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Chronique de Jean-Baptiste Placca

French, Political, 1 season, 74 episodes, 5 hours, 11 minutes
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Jean-Baptiste Placca, chroniqueur au quotidien La Croix et fondateur de L’Autre Afrique livre sa vision sur l’actualité africaine de la semaine écoulée. Entre analyse, réflexion et mise en contexte, cette chronique est l’occasion de donner du sens et de prendre du recul sur les événements de la semaine, mais également de revenir sur des sujets parfois traités trop rapidement dans le flot d’une actualité intense.
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Pourquoi ces peuples irrémédiablement divisés ?

Former leurs concitoyens à apprécier et à décider par eux-mêmes, chaque fois que se jouent la paix civile et les libertés individuelles est, pour les dirigeants politiques, une impérieuse nécessité. Au Burkina, comme au Mali, les mouvements de grève, cette semaine, portaient sur le non-respect des lois, les décisions de justice et les atteintes aux libertés individuelles. Une partie de la population soutient fermement les militaires au pouvoir à Ouagadougou et à Bamako, mais l’autre, à son corps défendant, critique, à défaut de les combattre. Comment comprendre cette division, perçue comme une fracture entre franges irréconciliables d’une même nation ?Dans tous les pays où prévaut un certain pluralisme politique, et où chacun peut s’exprimer librement, de telles divisions s’observent. Et la société veille à ce que ces tensions, à force d’intolérance, voire de fanatisme, ne débouchent sur une guerre civile. Dans nombre d’États de notre Afrique francophone, le rapport d’avidité et de gloutonnerie qu’ont certains politiciens au pouvoir d’État complique les choses. Surtout lorsque, aux dépens de l’intérêt général, certains responsables utilisent la politique à des fins personnelles, de carrière ou de vie quotidienne, au mépris des conséquences, pour tous, de leur égoïsme. Il arrive même que certains, pour conserver à jamais leurs avantages et autres prébendes, en viennent à traiter leurs propres concitoyens en ennemis, à les accuser de traîtrise à la patrie, lorsqu’ils pensent différemment.À lire aussiMali: grève des banques et un appel à manifester de l'opposition non sans risqueDe tous temps, la tentation de ceux qui détiennent le pouvoir politique et en abusent dans certains pays d’Afrique a été d’interdire aux autres le droit de penser, dès lors qu’ils refusent de se joindre à l’enthousiasme de commande. Et certains de ceux qui, ici ou là, persécutent aujourd’hui, sont des individus qui ont, par le passé, connu eux-mêmes l’opposition, sinon l’oppression. Nul ne s’étonnerait si, demain, parvenu aux affaires, tel ou tel d’entre eux se mettait à persécuter à son tour.Serait-ce si facile de faire taire les opposants juste en les accusant de traîtrise à la patrie ? Tous ne se taisent pas, et certains le paient de leur liberté. Mais, de telles méthodes prospèrent souvent là où la population n’est pas suffisamment outillée pour résister à la manipulation. D’où la nécessité de l’éduquer. Pour avoir cru que l’effondrement des régimes autocratiques induisait, ipso facto, la floraison, partout, d’une démocratie consolidée, nombre de pays ont oublié de structurer l’éducation politique de leurs citoyens. Trois décennies durant, certains leaders ont même oublié de se cultiver à la démocratie. Comme si la seule proclamation du pluralisme politique propulserait, par miracle, les nations en démocratie. Toutes, aujourd’hui, se disent en démocratie, alors que la mentalité et les comportements n’ont jamais autant relevé de l’ère du parti unique. Comme en témoignent les contenus politiques sur les réseaux sociaux, avec leurs torrents de rancœur, d’acrimonie, d’injures et de haine. Sur la toile, certains peuples sont, de fait, déjà en guerre civile ! Et cela va bien au-delà du Burkina, du Mali et de quelques autres Etats en sortie de route constitutionnelle…Ces divisions n’ont-elles donc rien à voir avec les coups d’État ? Pas plus que les coups d’État constitutionnels perpétrés à longueur d’année, ici et là sur le continent, les putschs militaires n’aident pas à calmer les tensions. Mais les autres peuples auraient tort de se croire moins concernés que ceux sous le joug d’un pouvoir kaki. D’autant que ces tensions tiennent toutes à des calculs personnels, aussi bien de partisans que de détracteurs des pouvoirs en place. Le salut passera par la capacité des citoyens à préférer des dirigeants avec une hauteur de vue et beaucoup de probité morale, à ceux qui chercheraient à les manipuler. D’où l’urgence d’une éducation civique solide, pour prémunir les peuples les contre les politiciens aux agendas inavouables, qui voudraient, pour leurs intérêts du moment ou des privilèges à retrouver, les abuser.Aussi, dans un environnement surpeuplé comme jamais de laudateurs serviles et de détracteurs stériles, la responsabilité impérieuse des politiques est de former leurs concitoyens à apprécier et décider par eux-mêmes, chaque fois que se jouent la paix civile et les libertés individuelles.À lire aussiBurkina Faso: le pays classé en tête des plus graves crises de déplacés pour la deuxième année consécutive
6/8/20244 minutes, 19 seconds
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De nouveaux leviers, pour emprunter davantage?

Accroître inconsidérément la capacité d’endettement de dirigeants qui se sont endettés pour faire la fête équivaudrait à une forme de non-assistance à peuples en danger... Aux assemblées annuelles de la Banque africaine de développement, deux dirigeants africains ont suggéré cette semaine, à Nairobi, que l’on intègre les ressources naturelles dans le calcul du produit intérieur brut (PIB), pour accroître la capacité d’endettement des États. N’est-ce pas, là, une idée plutôt excellente, pour mobiliser davantage de financements en faveur des États africains ?Cette idée n’est pas nouvelle et pourrait, dans l’absolu, se comprendre. À condition de ne pas perdre de vue qu’il s’agit d’endettement, avec des implications sur l’avenir. L’on ne peut donc pas dissocier ces nouveaux leviers de la fiabilité des dirigeants qui auront à en user, ni de l’usage qu’ils font des richesses de leur pays, ou de leur capacité d’endettement. L’on ne peut emprunter en oubliant que l’on devra, un jour, rembourser.Il est si facile, dans les grandes réunions continentales, de développer des idées flamboyantes, surtout avec des perspectives suffisamment lointaines pour que ceux qui les émettent ne soient plus là pour en répondre, le moment venu. Encore que l’on compte, en Afrique, quelques chefs d’État en place depuis plus de quarante ans, dans des pays qui se trouvent être, en plus, des producteurs de pétrole, sans pouvoir apprécier le bénéfice que tire leur peuple du festin de la terre. L’on ignore même à quoi a pu servir, ici ou là, leur endettement écrasant. Aussi, faut-il un certain courage, pour demander aux citoyens d’applaudir de nouveaux leviers pour accroître la capacité de tels dirigeants à emprunter sur les marchés.Tous finissent plus ou moins par rembourserJustement. Mais aucun créancier n’a jamais accepté comme moyens de paiement la liste des gaspillages, des détournements ou des biens mal acquis. Nombre d’États donnent en gage, pour des avances financières qui se déclinent parfois en années d’exploitation, les ressources dormant encore au fond des mines… Pour engranger des fonds, certains n’hésitent pas à céder les terres dans lesquelles dorment leurs ancêtres. Ne leur resterait-il donc plus, comme caution bancaire, que les forêts, les fleuves, les lacs, les rivières ? À quand donc l’air que respirent les populations ?Certes, tous ne brûlent pas d’envie de gager le passé, le présent et l’avenir, et il en est même dont la gouvernance est d’une rigueur admirable. Et quand on sait qu’il n’y a pas, sur terre, pays plus endetté que les États-Unis d’Amérique, première puissance économique mondiale, on imagine que l’endettement n’est pas nécessairement une calamité sans issue pour les États. L’on n’en est pas moins intrigué par les montants faramineux de la dette de certains pays, que n’expliquent ni leur faible niveau d’équipement ni les conditions de vie de leurs populations. Accroître inconsidérément la capacité d’endettement de tels dirigeants n’équivaudrait-il pas à une forme de non-assistance à peuples en danger ?L’endettement est pourtant d’une nécessité vitale pour tousLe bon usage de l’endettement aussi. En charge de la Dette, en Côte d’Ivoire dans les années 1980, le ministre Maurice Séri Gnoléba avait fait sensation dans l’enceinte du FMI, à Washington, en réagissant avec véhémence aux allusions offensantes à l’endettement de son pays : « Venez donc chez nous, avait-il dit, et vous verrez que nous ne nous sommes pas endettés pour faire la fête ! »Nul ne s’inquiéterait de voir offrir aux dirigeants du Botswana cette possibilité d’inclure les ressources naturelles dans le calcul de leur leur PIB, car ils sont sérieux et gèrent bien les richesses nationales. Mais, donner de nouveaux leviers d’endettement à des dirigeants qui se sont endettés pour faire la fête achèverait de compromettre l’avenir de peuples déjà trop vulnérables.À l’aube des années 1980, lorsque le Cameroun est devenu producteur de pétrole, le président Ahmadou Ahidjo refusait d’inclure la manne pétrolière dans le budget de fonctionnement de l’État, car, disait-il, le pétrole n’était pas le fruit du travail des Camerounais, mais juste une chance, tenant au hasard. Au Tchad, pour financer le pipeline qui permettra d’acheminer le pétrole du gisement de Doba à Kribi, au Cameroun, les institutions financières avaient imposé aux dirigeants tchadiens de réserver sur des comptes bloqués une part des revenus aux générations futures. Au bout de quelques années, Idriss Déby Itno, unilatéralement, a dynamité la tirelire, pour financer ses guerres, au nom de la sécurité de son régime.En Afrique, le meilleur et le pire du leadership, se côtoient sans cesse. Cherchez donc le pire !
6/1/20244 minutes, 21 seconds
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À jamais, le sphinx fait silence…

Henri Konan Bédié a, toute sa vie durant, travaillé pour son pays, sans jamais être fonctionnaire. L’homme que pleurent les Ivoiriens était-il aussi exceptionnel que le disent les éloges ? En Côte d’Ivoire, les hommages à Henri Konan Bédié n’en finissent pas, et certains de ceux qui ont compté parmi ses pires détracteurs vantent aujourd’hui les qualités exceptionnelles de l’homme d’État qu’il était. Faut-il se réjouir de l’unanimité retrouvée autour de l’ancien président, ou sourire de l’hypocrisie de certains de ceux qui le pleurent, après ne lui avoir jamais fait aucun cadeau de son vivant ?Peut-être ont-ils compris à quel point il est vain d’exiger en permanence des autres d’être des héros parfaits, alors que l’espèce humaine cumule, à l’excès, imperfections, défauts et tares. Dans un monde où certains aiment prêter leurs propres mesquineries aux autres, le temps du deuil commande à chacun la décence de tempérer son intransigeance, pour juste apprécier si le bien fait par celui qui n’est plus peut suffire à racheter le mal qu’il a pu faire à son peuple, ou à rattraper les erreurs qu’il a pu commettre. Les superlatifs dithyrambiques que l’on déverse aujourd’hui devant la dépouille de Henri Konan Bédié sont peut-être l’expression de ce que ses concitoyens retiennent de sa vie publique, sans doute imparfaite, au regard de six décennies d’indépendance, avec, tout de même, cinq chefs d’État successifs.Les Ivoiriens l’appelaient « Le sphinx ». Était-ce pour ses silences, son calme ou les mystères qu’il emporte ?Pendant douze longues années, il a été président de l’Assemblée nationale et dauphin constitutionnel du président Houphouët-Boigny. Pour s’y être cru trop tôt, son prédécesseur dans cette position a été, politiquement parlant, subtilement exécuté. Bédié a su ne pas exaspérer un président qui pouvait, à tout moment, abréger cette espèce de viager politique. Depuis des années, il s’abstenait de parler publiquement. En janvier 1993, j’avais commis l’erreur de titrer un long portrait dressé de lui en introduction à une interview qu’il nous avait accordée à Jeune Afrique Économie : « Le sphinx parle. » Il n’était sphinx que par rapport aux douze années de prudence… Depuis, ses concitoyens l’appellent, à tout propos, « le sphinx de Daoukro ». Il parlait pourtant dans l’hémicycle !Il était calme et mesuré et, pour avoir beaucoup reçu de la vie, il n’a voir pas dû, comme certains, se battre violemment pour tout. Et il n’était pas prêt à tout pour parvenir à ses fins, et cela est plus que respectable. Né dans une famille de prospères planteurs de café et cacao, il n’a probablement jamais manqué de rien. Tout cela, ajouté à une éducation doublement princière, explique son assurance dans la vie, et la sérénité qui allait avec.À lire aussiHommage à Henri Konan Bédié en Côte d'Ivoire: début des cérémonies à la résidence de CocodyMais Henri Konan Bédié n’était pas d’une docilité parfaite. Le jeune homme qui défiera les lois ségrégationnistes aux États-Unis en allant déjeuner en 1960 dans les restaurants interdits aux Noirs rêvait de devenir avocat, alors que l’administration coloniale finissante l’avait programmé pour l’enseignement. Aussi, lorsqu’après le bac, en 1953, il est envoyé à l’École normale William Ponty, à Sébikotane, il prend bien le bateau pour le Sénégal, mais avec la ferme intention de déserter. Trois jours plus tard, avec une partie du pactole prélevé sur les revenus familiaux de café et cacao, il s’offre, à Dakar, un billet d’avion pour Paris. Destination : Poitiers, la ville de ses rêves estudiantins. Après une licence en droit, un diplôme d’études supérieures en droit et un autre en économie, puis le certificat d’aptitude à la profession d’avocat, il est rappelé, en 1958, comme sous-directeur de la Caisse de compensation et des prestations familiales dans une Côte d’Ivoire alors régie par la loi-cadre de Gaston Deferre. Six mois plus tard, il repartait pour un stage au Quai d’Orsay, puis un autre à l’ambassade de France à Washington, d’où, en 1960, il bascule au poste spécialement créé de chargé d’affaires de la Côte d’Ivoire indépendante. Il est à New York, pour présenter la candidature de son pays à l’ONU… Au cœur de l’Histoire, en somme.Pourquoi présente-t-on la visite de Félix Houphouët-Boigny à Washington, en 1962, comme déterminante dans sa carrière ? Pour sa part dans la réussite de cette visite. C’est à cette occasion que Houphouët-Boigny le présente personnellement à Robert Kennedy, ministre de la Justice dans l’administration de son frère John, en lui demandant de l’inviter en famille et de l’introduire au gotha économique et financier américain, « parce qu’il viendra un jour prendre en main les questions économiques de la Côte d’Ivoire ».Ambassadeur à Washington à 27 ans, ministre des Finances à 33 ans, l’on peut être moins chanceux dans la vie ! Mais la confiance de Félix Houphouët-Boigny devait se mériter jour et nuit. Et douze années passées à attendre de lui succéder valaient une thèse d’État en patience. C’est peut-être tout cela que lui reconnaissent aujourd’hui ses concitoyens, et c’est plutôt rassurant pour la Côte d’Ivoire.
5/25/20245 minutes, 11 seconds
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Bénin-Niger: la guerre du pipeline

La crise entre le Bénin et le Niger est une conséquence lointaine du rendez-vous manqué de mai 1963, qui aurait dû engager le continent dans le sens des États-Unis d'Afrique. Qui n’existent même plus en projet. Voilà pourquoi certains dirigeants, au gré de leurs humeurs, écrasent leur peuple à huis clos et se jouent de la Constitution. Entre le Bénin et le Niger, on a frôlé une guerre économique. Pour vider le contentieux qui a failli paralyser l’exportation du pétrole du Niger, les deux voisins vont devoir entamer des discussions, grâce à la médiation chinoise. En attendant, le pétrolier en standby devrait exceptionnellement embarquer une première cargaison du brut nigérien au terminal de Sèmè Kraké.N’est-ce pas à toute l’Afrique de remercier la Chine ? Peut-être faut-il souligner que c’est avant tout dans son propre intérêt que la Chine tente de désamorcer ce qui aurait pu, en effet, être une crise continentale grave. Pour avoir financé les coûteuses infrastructures qui rendent le pétrole du Niger exploitable, les Chinois ne sont pas loin de s’en considérer propriétaires, et pour quelques longues années. La crainte d’une paralysante crise entre ces deux États leur était d’autant plus insupportable qu’ils ont dû étancher aussi une pressante soif de liquidités des nouvelles autorités de Niamey. Les incertitudes planant sur ces investissements ont exaspéré Pékin, et les États concernés vont découvrir la Chine sous un jour moins conciliant.À lire aussiLe Bénin donne son autorisation pour l'exportation ponctuelle de pétrole nigérienComme toujours, sur ce continent, chaque partie s’entête à imputer à l’autre les causes de ses malheurs, de ses déconvenues. Ainsi, s’empresse-t-on, ici et là, d’accuser le président du Bénin de vouloir nuire à la junte nigérienne, qui campe résolument sur son honneur, qu’elle assimile sans nuances à la souveraineté du peuple nigérien. Désespérante Afrique, où certains en viennent à oublier que la fierté des autres, en tant que peuple, peut ne pas être négligeable, par rapport à la leur. Les dirigeants béninois auraient-ils totalement tort de ne pas accepter d’être ignorés, sinon traités par le mépris, par les dirigeants d’un pays voisin qui fait transiter par leur territoire la principale richesse sur laquelle ils misent pour apporter le bonheur aux Nigériens ? Surtout que tous savent, d’expérience, que dans les mois et les années à venir, des Béninois mourront sur le trajet de ce pipeline, par imprudence ou par avidité, comme en témoignent les pipelines, au Nigeria, juste à côté ?Mais les Nigériens n’ont-ils pas le droit, pour des raisons sécuritaires, de garder leurs frontières avec le Bénin fermées ? L’on est plus dans la suspicion que face à des preuves tangibles. Comment expliquer que les frontières avec le Nigeria soient ouvertes, alors que le président du Nigeria était autrement plus virulent que son homologue béninois sur le projet d’aller déloger les putschistes à Niamey ? La vérité est que personne, à Niamey, n’oserait traiter le Nigeria par le mépris.Dans de nombreux villages, en Afrique, les maisons s’enchevêtrent d’une telle manière que, pour accéder à leur domicile, certains doivent parfois traverser la cour d’autres familles. La bienséance impose de saluer ceux dont, par nécessité, l’on viole ainsi l’intimité. En froid ou pas, on fait semblant de leur dire bonjour. Ou alors, on trouve un détour, plus long. Même dans certaines capitales, l’on est parfois obligé de passer ainsi par la maison des autres, pour atteindre la sienne. C’était le cas à la Briqueterie, quartier de Yaoundé, au Cameroun. C’est ce que l’on pourrait appeler la bienséance de l’interdépendance, et qui est aussi valable entre États…Serait-il donc interdit, sur ce continent, de se fâcher avec ses voisins ?Ce n’est pas là le problème. Et de telles crises n’existeraient pas si, en mai 1963, les dirigeants du continent avaient courageusement franchi le pas des États-Unis d’Afrique, au lieu de cette une union qui n’a cessé de fragiliser le continent. Cette balkanisation se nourrit de cinquante-quatre susceptibilités. Les États-Unis d’Amérique, ce sont cinquante États sans frontières et sans douanes entre eux, mais aussi une seule monnaie, et les gouverneurs, l’équivalent de nos présidents de la République, savent mettre ce qui les unit au-dessus des querelles d’égo. Le véritable drame de ce continent est que les États-Unis d’Afrique n’existent même plus en projet. Au nom de la fierté nationale, certains dirigeants écrasent leur peuple à huis clos et, au gré de leurs humeurs, se jouent de la Constitution.
5/18/20244 minutes, 16 seconds
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Tchad: dans le lac, c'est toujours la même eau qui coule

Trois ans après le décès tragique du maréchal Idriss Deby Itno, on a voté, et rien n'a changé. À part, peut-être, de la part du pouvoir, un peu plus de… rapidité ! Avec douze jours d’avance, l’organe en charge des élections a proclamé, ce jeudi 9 mai, Mahamat Idriss Deby Itno vainqueur de la présidentielle, avec 61 % des voix. Une victoire contestée par le Premier ministre Succès Masra, qui la revendique aussi.N’est-elle pas surprenante, la tournure que prennent les événements au Tchad ?Si seulement il y avait quoi que ce soit de surprenant dans le spectacle qu’offre à nouveau le Tchad ! L’on est, hélas, en droite ligne de ce à quoi le maréchal Deby avait habitué le monde, en trente ans de pouvoir ! À sa mort, en avril 2021, l’on avait, au mépris de la Constitution, fait croire à tous que l’installation de son fils dans le fauteuil présidentiel était le plus sûr moyen de préserver le Tchad d’une déstabilisation extérieure totalement fantasmée. Les Tchadiens ont été bernés avec la promesse que cet héritier imposé n’allait pas s’incruster. Moins d’un mois plus tard, le sang de Tchadiens innocents recommençait à couler, comme du temps de son père, et n’a, depuis, jamais cessé de couler. Comme il coule, depuis cette annonce précipitée d’une victoire à la traçabilité douteuse. Et voilà les Tchadiens sur le point d’embarquer pour un nouveau bail à durée indéterminée avec l’héritier du maréchal défunt.À lire aussiTchad: Mahamat Idriss Déby donné vainqueur de l'élection présidentielle dès le premier tourCe n’est pas un sort des plus enviables, pour un peuple, que de voir son destin confisqué, depuis si longtemps, par une même famille, un clan si friand de violence. Pour avancer, les Tchadiens vont devoir s’interroger plus sérieusement sur ce qui les fait trébucher si souvent. Et questionner les complicités et compromissions individuelles qui ont conforté, au fil du temps, un régime qui n’a, à l’évidence, pas su faire leur bonheur.Le processus électoral étant encore en cours, n’est-il pas prématuré de conclure que l’élection a été volée ?Il est encore trop tôt, en effet, pour porter quelque accusation définitive sur ces résultats réputés provisoires. Mais les morts, eux, sont déjà là ! La violence, aussi. Ce serait pure hypocrisie, que de prétendre n’être pas intrigué par ces résultats tombés du ciel, dans une capitale quadrillée par des soldats surarmés, où beaucoup voulaient sincèrement croire à une élection transparente, enfin. Dans sa déroutante constance, ce pouvoir préfère intimider que séduire. Les blindés sont donc de sortie à Ndjamena. Comme à chaque élection aux résultats douteux. Le pouvoir des Deby semble irrémédiablement prévisible !À Ndjamena, on se plaît à rappeler que sept des neuf candidats auraient appelé le président élu pour le féliciter. Peut-être le Premier ministre n’est-il qu’un mauvais perdant ! À moins que certains de ceux qui félicitent avant d’avoir perdu se positionnent pour les places au bord de la « mangeoire ». Après tout, ce type de régime survit et prospère sur les petites lâchetés individuelles. Que faut-il de courage pour distribuer, au cœur des ténèbres, des pourcentages arbitraires, sans attendre la consolidation des résultats ?Lorsque, le 24 mars dernier, Amadou Bâ félicitait Bassirou Diomaye Faye, la transparence du processus électoral avait déjà permis aux Sénégalais d’évaluer dans quel sens allait le choix des électeurs. Rien à voir avec une victoire intraçable, imposée par des véhicules blindés.Peut-on dire d’un pouvoir si souvent confronté à des rébellions qu’il se nourrit de compromissions ?Ce sont, presque toujours, les alliés inconditionnels d’un temps qui, un jour, deviennent des ennemis jurés, et prennent les armes contre le système qu’ils ont servi, de bonne foi ou par calcul. Ils se muent en détracteurs, lorsqu’ils se sentent rejetés, démonétisés. Nul ne s’étonnera d’apprendre, un jour, que celui qui a distribué si généreusement les pourcentages en ce mois de mai 2024 est passé à une des rébellions. Ceux qui ont conforté le père, naguère, et travaillent, aujourd’hui, à asseoir le pouvoir du fils sont tous de potentiels détracteurs.Et cela explique largement pourquoi, en trois décennies d’un pouvoir dur et personnel, Idriss Deby Itno n’a jamais su apporter aux Tchadiens l’État de droit, la démocratie ou le début de ce que l’on appelle le développement.À lire aussiVictoire annoncée de Mahamat Idriss Deby au Tchad: «le bras de fer est de nouveau engagé» avec Succès Masra
5/11/20244 minutes, 25 seconds
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Les journalistes, moteurs de la démocratie et du développement

Voilà ce que devraient être les journalistes, afin que la presse cesse d’être un instrument au service de quelques intérêts égoïstes, pour devenir le moteur de l’État de droit, de la démocratie et du développement des nations. À l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, notre confrère Haman Mana a, dans une interview accordée à Christophe Boisbouvier, hier vendredi, sur RFI, dressé un état de la liberté de la presse, au Cameroun. En quoi son propos est-il aussi édifiant sur l’état général de la liberté de la presse en Afrique ?Ce que dit Haman Manade son pays nous ramène à ce que l’on observe dans nombre d’autres, sur le continent, le meilleur, de temps à autre, et le pire, trop souvent, malheureusement. Au-delà du propos, cette interview révèle aussi un journaliste courageux, comme on en compte quelques-uns, ici et là en Afrique. Il en faudra davantage, pour constituer la masse critique, indispensable pour rendre à la presse la place irréversible qu'elle mérite à l’échelle continentale. Mais, qu’ils existent est un motif d’espérance, dans un environnement où le pire, triomphant d’arrogance et de cupidité, a une fâcheuse tendance à vouloir éclipser le meilleur. Pour reprendre cette image contenue dans son interview, « l’eau propre » du journalisme est une réalité, même si elle est sans cesse polluée par « l’eau sale », d'un autre type de journalisme.Le journaliste africain devait, selon un de nos maîtres, être un agent de développement. Mieux, il pourrait être un agent de l’État de droit, de la démocratie et du développement, partout où la presse joue pleinement son rôle. C’est dire que les journalistes ont leur part de responsabilité dans les retards accumulés dans la consolidation de l’État de droit et de la démocratie, en Afrique, comme dans son non-développement. Une presse libre, saine et courageuse peut avoir, sur le destin des peuples, un effet vivifiant que l’on n’imagine pas.Mais, distinguer, dans le journalisme, « l’eau propre » de « l’eau sale », n’est-ce pas opposer les membres d'une corporation dont les destins sont liés ?L’eau sale, ce sont, notamment, ceux que Haman Mana qualifie de « presse à gages ». Des journalistes qui déploient, à des fins mercantiles, leur zèle et leur talent au service de causes douteuses, sinon mafieuses, à l’image des tueurs à gages, dans « le milieu ». Certains dirigeants ont eu beau se draper dans la souveraineté nationale, par leurs pratiques, ils se rapprochent davantage de la mafia qui, sous toutes les latitudes, a toujours eu tendance à infiltrer les États. C’est aussi le rôle d’une presse libre que de débusquer les comportements mafieux.Haman Mana a eu le courage de citer, notamment, le commanditaire présumé de l’assassinat de Martinez Zogo, et démontré, en attendant qu’il soit jugé, en quoi il s’apparente, par son œuvre journalistique, à ceux que son célèbre compatriote Mongo Beti dénonçait naguère comme des mercenaires de la plume, des Al Capone de la rotative.Le journaliste « d’eau propre » aurait-il l’exclusivité de ce qui est juste ?S’il dénonce les détournements et autres scandales financiers, ce n’est pas parce qu’il jalouse le bonheur apparent de ceux qui pillent l’État, mais parce qu’il compatit aux souffrances des populations démunies, qui n’auront pas de dispensaire, pas d’école près de chez elles, parce que les fonds ont été détournés. Il fait, en somme, œuvre de salubrité publique.Et pour le contrecarrer, le journaliste de la « presse à gages » s’emploie à jeter le discrédit sur son travail, sinon sur sa personne. En Afrique, le bon journalisme peine et vit péniblement, tandis que celui de « l’eau sale » peut toujours compter sur la généreuse part du fruit de la corruption que lui jette une branche gangrenée du pouvoir politique. Ce n’est pas un hasard, si les journalistes que l’on tue ou qui meurent courageusement pour la liberté de la presse sont toujours ceux qui défendent l’intérêt général, tandis que prospèrent librement ceux prêts à tout pour des gains faciles et une gloire à bon marché.Le sujet qu’aborde Haman Mana est donc d’une réelle gravité, et mérite d’être approfondi, afin que la presse cesse d’être un instrument au service de quelques intérêts égoïstes, pour devenir le moteur de l’État de droit, de la démocratie et du développement des nations.
5/4/20244 minutes, 18 seconds
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La quête perpétuelle du sauveur

Sur un continent qui a un besoin vital de leaders d'envergure, il y a un réel danger à croire que plagier les discours des figures charismatiques qui ont fait la gloire de l’Afrique, suffit pour faire de certains dirigeants actuels, les nouveaux Lumumba, Nkrumah, Sankara… À l’approche la présidentielle du 6 mai, au Tchad, la question d’une éventuelle entente entre Mahamat Idriss Déby, chef de l’État et Succès Masra, son Premier ministre, devient un thème de campagne pour leurs adversaires. Est-ce donc possible que l’ex-opposant irréductible soit devenu l’allié secret du président qu’il combattait ?En politique, tout est possible. Mais, il ne s’agit, pour le moment, que de conjectures, et l’attente ne devrait plus être très longue, pour que les Tchadiens apprécient, par eux-mêmes, ce qu’il en est, sur la base du déroulement du scrutin et des résultats qui seront proclamés. L’heure de vérité approche, qui dira à chacun si l’ex-opposant en chef garde quelque fidélité par rapport à ce qu’il proclamait naguère, et qui a poussé nombre de ses concitoyens à risquer leurs vies, en le suivant.Pour ce qui est de la victoire que lui prédisent certains, l’héritier du maréchal Déby peut aussi bien la devoir aux mystères de la technologie électorale, au Tchad, qu’à une adhésion réelle à sa personne, dans une Afrique où une partie de l’opinion a tendance à voir un sauveur en chaque individu installé au pouvoir, y compris par des voies détournées. L’on avait vendu cette succession dynastique, présentée comme transitoire aux Tchadiens, comme un gage de stabilité pour le pays, et même pour le Sahel. Ils ne doivent pas être particulièrement fiers, aujourd’hui, les parrains de cette transaction qui sanctifie un autre pouvoir familial, en Afrique francophone. Et, au-delà du Tchad, le véritable problème est celui de ces héros plus ou moins artificiels, que l’on vend, à la chaîne, à certains peuples du continent.Cette soif d’hommes providentiels n’est-elle pas légitime de la part de populations si souvent déçues par leurs dirigeants ? Peut-être. Mais, on a du mal à croire que pour guérir des trois éprouvantes décennies d’Idriss Déby Itno, la solution soit de mettre en selle son fils, pour une nouvelle tournée. Au regard de la pénurie chronique de leaders charismatiques, aujourd’hui en Afrique, il suffit de si peu, pour impressionner des peuples trop longtemps abreuvés de mensonges et ballotés entre déconvenues cuisantes et grandes désillusions. L’enthousiasme de commande autour de dirigeants parvenus au pouvoir par la petite porte a tout de la gloire acquise à bon marché. Surtout pour des personnes parfois totalement inconnues du grand public, dont le pedigree ne justifie nullement les colonnes d’apothéoses qu’on leur dresse dans l’imaginaire populaire.Certes, la pénurie de leaders charismatiques n’est pas moins chronique, à l’échelle planétaire, avec tant de crises plus insolubles que jamais. Mais, le drame de l’Afrique est qu’elle est plus vulnérable, avec des héros qui n’en sont pas du tout, alors qu’elle a, justement, besoin de leaders d’envergure. Ici et là, les rares qui feraient l’affaire sont parfois étouffés, sinon liquidés, pour laisser le champ libre aux imposteurs et autres maîtres de la captation d’héritage, prompts à récupérer le nom et l’image de grands leaders disparus qui rehaussaient, jadis, le prestige de l’Afrique, y compris au prix de leur vie ou de leur liberté : Lumumba, Nkrumah, Cabral, Sankara, Rawlings, Mandela, et tant d’autres, exemplaires par leur sens de l’intérêt général.Se revendiquer de ces leaders n'est-il pas, déjà, une belle avancée ?Ce serait trop facile, s’il suffisait de plagier les discours de ces figures charismatiques pour devenir ce qu’elles sont, à jamais, pour l’Afrique ! Si, encore, ces nouveaux héros avaient tous lu et digéré leur pensée ! La plupart ne font que rendre, plus ou moins laborieusement, des discours pondus par des personnes qui ont peut-être lu ces grands leaders, et s’en croient suffisamment experts pour faire de leurs nouveaux employeurs les Lumumba, Nkrumah, Sankara d’aujourd’hui.Davantage que leurs discours, c’est leur sens de l’intérêt général et leur esprit de sacrifice qui faisait la grandeur de ces héros du panafricanisme. Tout l’enjeu, pour l’Afrique, est de leur trouver des successeurs à peu près à la hauteur.À lire aussiPrésidentielle au Tchad: les principales propositions des candidats
4/27/20244 minutes, 9 seconds
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Une vie après le pouvoir

Pour le Sénégal, Macky Sall composerait sans états d’âme avec Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko. Car, tous savent devoir situer l'intérêt de leur patrie au-dessus de leurs rancœurs, tenaces ou passagères. Deux semaines après son départ du pouvoir, l’ancien président Macky Sall, en sa qualité d’envoyé spécial du Pacte de Paris pour les Peuples et la Planète, a pris contact, en cette mi-avril, avec le Secrétaire général des Nations unies, à New York, puis avec les milieux de la finance, à Washington, où se tenaient les Assemblées du Fonds monétaire international et du Groupe de la Banque mondiale. Pourquoi donc certains Sénégalais, ne veulent y voir qu’une anomalie, gênante pour son successeur ?Chacun y verra ce qu’il voudra. L’essentiel, ici, est que la fin d’un mandat politique cesse d’être vécu, en Afrique, comme une malédiction. Sur la vitalité d’une démocratie, ce que deviennent les anciens chefs d’État après le pouvoir est édifiant ! Et le Sénégal, de ce point de vue, est un exemple plutôt plaisant. Fin 1980. Léopold Sédar Senghor, 75 ans, quitte volontairement le pouvoir. Trois ans plus tard, il passe à l’immortalité : élu à l’Académie française.Mars 2000. Son successeur, Abdou Diouf, 65 ans, battu à la présidentielle par Abdoulaye Wade, devient, deux ans après, Secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie. Peut-être que s’il n’avait pas préféré, à 86 ans, le repos du guerrier, Wade aurait eu droit à sa petite sinécure de jeune retraité, comme Macky Sall, qui l’avait battu en 2012, et qui a sa nouvelle vie, désormais, loin de la gestion de son successeur.Que Paris ait été pour beaucoup dans la reconversion de trois des quatre anciens chefs d’État du Sénégal est peut-être une forme de soutien à la démocratie sénégalaise, en dépit des récriminations que nourrissent certains à l’égard de l’ancienne métropole.Mais Macky Sall pourrait-il vraiment, dans ses nouvelles fonctions, gêner son successeur ou nuire au Sénégal ? Sa mission est celle d’un ambassadeur de bonne volonté, qui plaidera pour lever des fonds en faveur des pays confrontés aux dérèglements climatiques. Les nationaux de certains États africains craindraient plutôt qu’il favorise, parfois, le Sénégal de Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko. Parce que les Sénégalais aiment leur pays. Qui a toujours eu une diplomatie des postes dans les institutions internationales, déployant tous les efforts, pour promouvoir ses ressortissants dans la fonction publique internationale. À charge, pour ceux-ci, d’aider en retour leur patrie à mériter les meilleurs projets et financements. À la différence d’autres nationalités africaines, le Sénégal ne brise pas ses propres ressortissants, sous prétexte qu’ils ne seraient pas du parti au pouvoir, ou de la région d’origine du chef de l’État. À l’international, les Sénégalais savent transcender leurs rivalités partisanes. Ce qui peut subsister d’animosité entre eux se joue ailleurs. Sur la scène internationale, Senghor n’a jamais gêné Diouf ; qui n’a jamais gêné Wade, qui, même s’il lui en voulait, n’a jamais gêné Sall. C’est à leur capacité à situer la patrie au-dessus de leurs rancœurs, tenaces ou passagères, que l’on apprécie les hommes d’État.Le Sénégal n’est tout de même pas seul à compter de tels hommes d’État !...On en trouve en nombre, notamment dans les pays lusophones et anglophones que nous citons souvent en exemple ici. Mais, on n’oublie pas qu’en francophonie, une des successions les plus violentes, après coup, a été celle du Cameroun, où Ahmadou Ahidjo avait, en novembre 1982, transmis le pouvoir à son Premier ministre, Paul Biya, tout en gardant le contrôle du Parti, afin, disait-il, de calmer certains barons hostiles au successeur. Cela se transforma bientôt en une omniprésence d’un Ahidjo campant sur la prééminence du parti, avec des incongruités protocolaires, qui achèveront de ruiner les relations avec Biya. Et lorsque survient, en avril 1984, une violente tentative de coup d’État, l’ancien président, qui avait publiquement regretté d’avoir cédé le pouvoir à Biya, s’empresse de suggérer que le putsch réussirait, s’il était le fait de ses partisans. À Yaoundé, on le tiendra pour responsable, même si certains auteurs présumés confient ensuite n’avoir rien à voir avec lui. Peut-être que Ahidjo – peu habitué à ne plus passer en premier –  s’était morfondu dans l’ennui et une certaine nostalgie… Ce qui ne risquait pas d’arriver à Senghor, le poète, devenu… académicien français !
4/20/20244 minutes, 29 seconds
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Des illusions à durée indéterminée !

Suspension des activités des partis politiques et de certaines associations, interdiction aux médias de relayer lesdites activités… la junte au pouvoir au Mali a frappé fort, cette semaine. Est-ce possible que ces mesures soient, comme le suggèrent certains, en réaction à l’appel lancé, début avril, par plus de quatre-vingts partis politiques et organisations de la société civile, pour la tenue d'une élection présidentielle et la fin de la transition militaire ? À bien des égards, ces mesures trahissent une certaine fébrilité, au moment où l’on attend de la junte qu’elle fédère, dans le dialogue, les Maliens autour de valeurs. Depuis bientôt quatre ans, ce pays est sans dirigeants élus, et les maux qui avaient servi d’alibis au premier coup d’Etat n’ont cessé d’empirer. En plus d’autres difficultés, qui rendent si pénible le quotidien des Maliens, qui en sont à s’interroger sur le sens même de cette transition. À lire aussiAu Mali, la junte suspend les activités des partis et associations politiquesEt lorsqu’ils entendent un membre du Conseil national de transition prétexter, pour justifier ces restrictions, de ce que la raison d’Etat prime sur les libertés d’expression ou toute autre liberté, la plupart réalisent à quel point, au nom des miettes qu’ils recueillent de la mangeoire d’Etat, certains peuvent renoncer à toute éthique, à tout principe. C’est déjà pareille avidité qui avait entraîné le Mali dans l’impasse actuelle et certains s’en mordent encore les doigts.Faut-il donc comprendre que ceux qui se plaignent aujourd’hui ont, pour certains, contribué à créer la situation qu’ils dénoncent ?Comment oublier que la junte qui s’est emparée du pouvoir en août 2020 n’était qu’un troisième larron, venu opportunément cueillir, tel un fruit mûr, un pouvoir déstabilisé et affaibli par les manifestations ! L’imam Mahmoud Dicko, qui les orchestrait alors, est lui-même, aujourd’hui, en exil de fait, en Algérie, d’où il pourfend ce pouvoir militaire dont il a pourtant fait le lit. Nombre des acteurs politiques qui avaient alimenté la fronde contre Ibrahim Boubacar Keïta étaient persuadés que cela leur profiterait personnellement. Tous avaient applaudi Assimi Goïta, avant d’en devenir les détracteurs. Dix-sept mois après sa chute, « IBK » décédait. S’il avait vécu, il aurait, depuis bientôt un an, quitté le pouvoir, et l’un de ces opposants pressés serait peut-être à sa place.Moralité : il y a toujours un risque à vouloir abréger les mandats réguliers, pour se faire la courte-échelle vers le pouvoir. Même si sur cet échiquier politique surpeuplé, certains, conscients de ne jamais pouvoir sortir vainqueurs de compétitions électorales régulières, préfèrent miser sur des révolutions opportunes, pour espérer décrocher, à la faveur d’une transition, ce que les électeurs ne leur auraient jamais consenti dans les urnes. À lire aussiMali: ouverture du dialogue inter-Maliens dans la contestationToute l’intelligence du peuple sénégalais a été, par exemple, de miser sur la force des institutions, plutôt que sur une aventureuse remise à plat démocratique, dont auraient pu prendre prétexte des militaires pour propulser leur patrie dans le club des lépreux, avec ce que cela suppose d’isolement et d’incertitudes.À quoi faut-il s’attendre, désormais, au Mali, avec des politiques et des journalistes déterminés à ne pas céder ?À moins d’avoir le courage et la détermination des Sénégalais, quelques-uns seront arrêtés, et les autres se tiendront plus ou moins cois. Mais les troubles peuvent aussi bien reprendre, comme avant la chute d'« IBK », avec le risque que cela inspire d’autres « troisièmes larrons », dans une Afrique réduite à faire l’éloge des pronunciamientos. Il n’y a rien de plus contagieux, aujourd’hui, que la tentation du coup d’État.Il n’empêche. Il faut du courage, pour, comme le Premier ministre du Mali, annoncer à ses concitoyens qu’il n’y aura d’élection pour le retour des civils au pouvoir qu’une fois le pays définitivement stabilisé. Car, lui-même ne sait pas quand. Cela revient donc à suggérer, comme dirait un avocat et politologue malien, que la transition est à durée indéterminée. Les privations diverses le sont déjà, les journées sans électricité aussi, comme certaines libertés. L’heure est donc vraiment propice aux illusions à durée indéterminée !
4/13/20244 minutes, 15 seconds
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Adieu, Maryse, on t’aimait bien!

2 avril 2024. Une écrivaine, chantre de l’Afrique, disparaît à 90 ans, dans le sud de la France, tandis qu’à 80 ans, une icône gabonaise de la chanson réapparaît sur scène, à Libreville, pour chanter le Dialogue national. Hommages... Elle était une immense écrivaine. Française, de Guadeloupe, Prix Nobel alternatif de littérature 2018, Maryse Condé, disparue ce 2 avril 2024, à 90 ans, a beaucoup servi l’Afrique, dites-vous. Comment donc ?Maryse Condé était Africaine, et pas seulement par la couleur de sa peau. Elle a tant aimé l’Afrique qu’elle lui a tout donné, et pas seulement des enfants. Elle a, dans son œuvre littéraire, célébré l’Afrique avec un talent peu égalé. Si, de son propre aveu, sa « vie rêvée » de romancière a été plus importante que sa vie réelle, l'Afrique a beaucoup compté dans sa vie, la rêvée, comme la réelle. Le roman en deux tomes « Ségou », du nom de la capitale de l’empire bambara, dans l’actuel Mali, a d’ailleurs souvent été comparé à « Roots », (Racines), de l’Américain Alex Haley, adapté à la télévision.Avant « Ségou », paru en 1984, Maryse Condé avait, en 1976, traité de l’Afrique dans « Hérémakhonon », présenté comme la « rencontre impossible entre l'Afrique impénétrable, close sur elle-même, et une Antillaise cherchant un double passé ». Elle y trouvera, surtout, un monde ésotérique, où s’entrechoquent conflits, intrigues politiques et révolution. Au point qu’elle en vient à se demander : « Quel sens a ma présence ici ? Le soleil est immobile. Je suis venue chercher une terre non plus peuplée de nègres, mais de Noirs. C'est-à-dire que je suis à la recherche de ce qui peut rester du passé. Le présent ne m'intéresse pas. Mon entreprise est absurde. » Sa très belle plume a servi l’Afrique de ses origines, et ce continent, à jamais, lui est redevable.Akendengué chante le Dialogue gabonaisRevenons, à présent, à Pierre-Claver Akendengué, apparu sur scène, ce 2 avril 2024, à bientôt 80 ans, à la cérémonie d’ouverture du dialogue national, au Gabon. Pourquoi parler de lui, plutôt que du dialogue lui-même ?Sans doute parce que les prestations d’Akendengué sur scène campaient mieux l’objet de ce dialogue que tous les discours entendus. Ce poète, chantre du panafricanisme et de la liberté, a su, en deux chansons emblématiques, résumer toutes les frustrations des Gabonais, et énoncer leurs aspirations. En dépit d’une déficience visuelle persistante, il perçoit clairement les souffrances de son peuple, et les illusions que l’on devrait cesser de lui vendre. Il a invoqué Lumumba, Sankara, Martin Luther King, Che Guevara, Bob Marley, Malcom X, Steve Biko, Mandela, Cheikh Anta Diop, Kwame Nkrumah, ainsi que le Capitaine N'Tchoréré et une interminable liste de héros gabonais, dont Pierre Maboundou, Casimir Oye Mba, André Mba Obame, et la multitude, tombée pour la patrie.C’est après cette litanie des saints qu’il a entonné : « Libérée, la liberté ! », comme un réquisitoire, dans cette salle où tous étaient loin d’être irréprochables.Le général Oligui Nguema a, malgré tout, esquissé quelques pas de danse…Toute l’assistance a dansé ! Y compris de possibles responsables des abus dénoncés dans la chanson. Se sont-ils seulement reconnus dans ces slogans creux raillés par les choristes ? « Santé pour tous ! » ; « École pour tous ! » ; « Habitat pour tous ! » ; « À manger pour tous ! » ; « Eau pour tous ! » ; « Électricité pour tous ! » ; « Travail pour tous ! » ; « La route pour tous ! » ; « Sécurité pour tous ! » ; « Liberté pour tous ! ». En chœur, tous ont repris le refrain : « Libérée, la liberté ! », tandis que Akendengué alignait quelques expressions aussi effroyables qu’édifiantes :« Faut pas parler, on est fichés » ; « le moral du cadavre », « la paix des cimetières »… Rien de plus attendrissant que d’entendre des politiciens qui, après avoir gouverné, joignent leurs voix aux récriminations du peuple qui les a subis, pour dénoncer… le ciel !
4/6/20243 minutes, 55 seconds
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Belle démocratie, adorant se faire peur…

La vitalité démocratique du Sénégal ne devrait-elle pas s’apprécier tout au long d’une magistrature, plutôt que par la façon, heureuse, dont ce pays se sort des psychodrames, en fin de mandat ? Qu’ont donc fait de si spectaculaire les Sénégalais, pour que l’Afrique se réjouisse tant de leur présidentielle ? Serait-ce la seule victoire d’un opposant à peine sorti de prison qui justifie tant d’enthousiasme ?Il faut croire qu’il y a un peu de tout dans ce bonheur communicatif qu’éprouvent les Africains à contempler celui du peuple sénégalais. Peut-être y a-t-il aussi une satisfaction à voir que les Sénégalais ont juste fait ce qui se devait, sans céder à la coutumière anormalité propre à notre Afrique francophone. Refuser que l’on diffère l’échéance présidentielle, contrairement à une fâcheuse manie répandue sur le continent, et constater que le chef de l’État, lorsque son projet a été retoqué par la Cour constitutionnelle, n’a pas, comme nombre de ses pairs, ignoré cette décision, tout cela fait du bien !Et, pour finir, les dieux semblent s’être rangés du côté des institutions, pour épargner au calendrier constitutionnel un second tour. Avec la victoire, dès le 24 mars, de Bassirou Diomaye Faye, la passation de charge à la tête de l’État sénégalais devient possible, au terme, ce 2 avril, du mandat du président Macky Sall. Tout cela semble rafraichissant. Même si, encore une fois, il a fallu au Sénégal frôler le pire, avant que la sagesse des dirigeants et la force des institutions ne ramènent le pays sur les rails. Comme si cette démocratie aimait côtoyer les dangers. Le meilleur a sauvé le Sénégal du pire. Voilà qui conforte nos certitudes d’espérance. Le bonheur du peuple sénégalais est mérité, et l’Afrique n’est pas d’humeur à pleurer sur le sort de ceux qui n’ont pas le courage du bonheur démocratique.Les peuples qui subissent le pire mériteraient-ils donc leur sort ?Personne, sinon lui-même, n’apportera à un peuple la démocratie et le développement nécessaires à son épanouissement. « Toute nation, a le gouvernement qu’il mérite », disait un vieil axiome du XIXe siècle. Certains des dirigeants qui s’imposent à leurs peuples, en Afrique, ne mériteraient même pas un strapontin de sous-ministre dans d’autres pays. C’est dire que tous les chefs d’État ne se valent pas sur ce continent.Et si le Sénégal charme tant, c’est aussi parce que bien des peuples peinent encore à se soustraire du joug de dirigeants qui les avilissent. Voilà pourquoi se comparer au Sénégal peut être un leurre. Le fait démocratique, dans ce pays, se résume encore trop souvent à la transparence du scrutin présidentiel et au respect par tous du choix des électeurs. La vitalité démocratique devrait s’apprécier tout au long d’une magistrature, et pas uniquement à la façon, heureuse, dont le Sénégal se sort des psychodrames, en fin de mandat.Les idées contenues dans le manifeste du candidat Bassirou Diomaye Faye sont au moins précises et convaincantes…Oui, et même alléchantes. Trop alléchantes. Macky Sall, Abdoulaye Wade, Abdou Diouf, et même Léopold Sédar Senghor auraient, en leur temps, adhéré à ces très beaux concepts. Mais que deviennent les belles proclamations, à l’épreuve du pouvoir ? On passera sur la partie du programme du président élu qui reprend implicitement ses récriminations de toujours contre le sortant : train de vie de l'État, titres de noblesse et indépendance à redonner au Sénégal, parce qu’altérés par Macky Sall ; renégociation des contrats d'exploitation des ressources naturelles et minières… Pour le reste, pas un seul des anciens chefs d’État ne renierait les réformes sur le foncier, l'agriculture, la pêche, l'élevage, le tourisme… Ceux d’hier et de demain adhéreraient au reste : réhabilitation des institutions de la République, restauration de l’État de droit, réduction de la fracture sociale, comblement des inégalités, promotion de l’égalité des chances…Mais, dans à peine trois jours, Bassirou Diomaye Faye sera au pouvoir, et va devoir gouverner, donc résister à la gloutonnerie de ceux qui l’entourent ou l’entoureront. Les Sénégalais apprécieront alors s’il est meilleur ou pire que son prédécesseur. Un chef d’État est souvent le plus mauvais, jusqu’à ce que débarque son successeur.À lire aussiL'élection de Bassirou Diomaye Faye, une nouvelle ère pour les médias au Sénégal?
3/30/20244 minutes, 15 seconds
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Gabon: des ex-persécuteurs persécutés

Lorsque les dirigeants autoritaires et violents, déchus, se retrouvent, à leur tour, victimes d’injustices, ils n'ont souvent, pour s'intéresser à leur cas, que les défenseurs des droits de l’homme et autres journalistes, qu'ils combattaient naguère… Au Gabon, les conditions de détention de l’épouse et du fils du président Ali Bongo, renversé, fin août, ont pris, cette semaine, une tournure nouvelle. Polémique, certes, mais qui semble laisser les Gabonais de marbre. Comment comprendre cette indifférence générale, alors que les faits dénoncés par leurs avocats constituent une violation flagrante des droits de Sylvia et Noureddin Bongo ? Si les maltraitances révélées par leurs conseils sont avérées, alors, il faudra, en effet, convenir qu’il y a violation des droits de l’ex-famille présidentielle, et c’est digne d’intérêt. Car, quelle que soit la nature de leurs éventuels crimes, quels qu’aient été leurs travers ou excès personnels, Noureddin et Sylvia Bongo mériteraient d’être défendus, selon cette vieille formule, dont l’origine se perd dans le serment de l’avocat, au Moyen Âge. Peu importe qu’ils aient ou pas respecté les droits de leurs propres victimes. Peu importe s’il se trouve, dans la société, beaucoup pour estimer ne pas avoir à verser de larmes sur le sort d’Al Capone. Toute communauté s’améliore, lorsqu’elle sait reconnaître à chacun ses droits. Y compris au tyran.Les Bongo n’étaient probablement que de petits tyrans. Mais, alors, que de similitudes entre les conditions de détention dont ils se plaignent aujourd’hui et celles qu’eux-mêmes infligeaient à Brice Laccruche Alihanga, dans cette même cellule qu’occuperait aujourd’hui Noureddin ! Limogé pendant que le président, diminué par un AVC, était absent, le directeur de cabinet d’Ali Bongo aurait été « enterré » dans cette cellule par la volonté d’une Sylvia Bongo consumée par le désir ardent d’installer son fils dans le fauteuil présidentiel. « Isolement total, privation de lumière, de paillasse et de tout contact ou visite, y compris de ses conseils et de ses proches », dira Laccruche Alihanga. Aurait-on donc oublié la relève des géôliers ?N'est-ce pas de la vengeance que de les traiter comme ils ont traité les autres ?Absolument ! Même si ce n’est pas Laccruche Alihanga qui les a fait incarcérer, il faut traiter correctement les Bongo. Cela n’équivaudrait nullement à une absolution pour le mal qu’ils ont pu faire au Gabon et aux Gabonais, pas plus qu’à une reconnaissance de leur innocence, au regard de ce que pourrait leur reprocher la justice. Il n’est même pas question de rédemption ici, puisque, pour eux, la messe est dite.Si leçon il y a, elle devrait servir à tous ceux qui, au Gabon ou ailleurs, exercent encore le pouvoir, ou pourraient avoir à l’exercer dans le futur. Il n’y a pas loin, du Capitole à la roche Tarpéienne. Les honneurs et la célébrité ne vous prémunissent ni de la déchéance ni de la chute. Bien traiter les autres, lorsque vous êtes tout-puissant et au faîte de la gloire, ne fait que renforcer l’État de droit, préférable à l’institutionnalisation des abus, qui, demain, pourraient se retourner contre vous. Tout comme est contre-productif le discrédit qu’aiment jeter certains pouvoirs sur ceux qui les critiquent, et dont ils peuvent, pourtant, dans le futur, avoir besoin.Qui sont donc ces défenseurs à ne pas discréditer ?Les défenseurs des droits de l’homme et les journalistes, par exemple. Ils vous critiquent, lorsque, au pouvoir, vous portez atteinte aux droits de plus faibles. De la même façon, demain, ils pourraient vous défendre. D’où la nécessité de ne pas ruiner leur réputation.Du temps où ils étaient aux affaires, les Bongo Ali et Sylvia aimaient larguer leurs thuriféraires à l’assaut de tous ceux qui osaient critiquer leurs méthodes. Ce pouvoir n’hésitait pourtant pas à faire mitrailler les sièges de télévisions privées, à tirer sur les manifestants et autres opposants politiques. À présent qu’ils s’estiment victimes, les seuls à même de leur sauver la mise, aujourd’hui, sont ces journalistes et défenseurs des droits de l’homme qu’ils abhorraient. Et s’ils trouvent encore quelques voix pour plaider leur cause contre l’injustice, c’est juste parce que les défenseurs des droits de l’homme ne sont pas rancuniers, et que les journalistes à peu près honnêtes sont, par vocation, rétifs à toutes les injustices.
3/23/20244 minutes, 4 seconds
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Niger: la tête dans le sable

Dans les relations internationales, l’estime et le respect sortent plus souvent gagnants, au jeu de la franchise, que l’hypocrisie ou la tête dans le sable. Molly Phee et le général Michael Langley sont donc repartis de Niamey, sans rencontrer le général Tiani, de la junte. La mission de la sous-secrétaire d'État aux Affaires africaines et du commandant en chef du Commandement militaire américain pour l'Afrique (Africom), sans doute la plus importante d’un tel niveau jamais dépêchée au Niger par le Département d’État et le Pentagone, est un échec. Est-ce pour autant, comme le suggèrent certains, à Niamey, une victoire sur la grande Amérique, voire comme une humiliation ?Si c’est une victoire, alors, les Nigériens devraient s’interroger sur ce qu’elle leur rapporte. Quant à l’idée que ce puisse constituer une humiliation dont ils pourraient s’enorgueillir, comme ce serait pathétique, pour ce peuple, d’en être à jauger son bonheur à l’aune des bravades à l’égard d’une puissance qui, même si elle affiche parfois la suffisance de ceux qui ont vu Dieu de près, n’a jamais été prise en flagrant délit de mépris pour le Niger et les Nigériens.Les émissaires de Washington devaient persuader la junte de ne pas nouer d’alliance avec les mercenaires russes. Mais, plutôt que de donner l’impression de ne pas oser les affronter, le chef de la junte aurait probablement conquis le respect de ses interlocuteurs américains, s’il les avait reçus, pour leur signifier, droit dans les yeux, pourquoi il n’entendait pas céder.À lire aussiUne importante délégation américaine au Niger pour évoquer la coopération entre les deux paysIl n’est pas aisé de s’opposer ainsi à une grande puissance…Des dirigeants africains ont, par le passé, forcé le respect des États-Unis, en osant, justement ! En mars 1998, Bill Clinton, en visite en Afrique du Sud, suggérait à Nelson Mandela de prendre ses distances avec le colonel Kadhafi et Fidel Castro. Mandela lui avait répliqué qu’il avait accueilli Fidel Castro en Afrique du Sud parmi les tout premiers chefs d'État, parce que Cuba avait combattu l'apartheid, et soutenu son peuple durant les heures les plus sombres. Et que, pour les mêmes raisons, il s’était rendu, en octobre 1997, chez le colonel Kadhafi, par la route, depuis la Tunisie, à cause de l'embargo aérien frappant alors la Libye.« Si c'était moi qui interdisais au président Boris Eltsine de visiter l'Albanie, on n’aurait pas manqué de dire que je suis le Noir le plus arrogant de la terre, avait plaisanté Mandela, avant de conseiller à Clinton de s'asseoir avec ses ennemis, pour entamer un dialogue véritable ». Mandela a condamné l'intervention américaine en Irak, soutenu Cuba, la Libye, et l'Iran, et rappelé à Clinton que jamais le peuple sud-africain ne se laisserait dicter quels amis fréquenter.Sauf que le général Tiani n’est pas Mandela…Il n’empêche ! Il aurait sans doute forcé le respect, peut-être même l’admiration de Molly Phee et de Michael Langley, s’il les avait reçus, pour leur expliquer qu’il tenait tout autant à l’amitié des Russes qu’à celle des Américains.Car, de leurs partenaires africains, les Américains savent entendre la franchise, eux qui admettent intervenir au Sahel, si loin de leurs frontières, au nom de leurs intérêts et de leur sécurité nationale. Cette liberté de ton tient aussi à l’absence d’un passé colonial, en Afrique, à part le Liberia, créé en 1822, dont l’indépendance était reconnue par les États-Unis, dès 1847.On retrouve cette franchise, en juin 2013, à Dakar, lorsque Barack Obama, entraîné par une question de journaliste, s’avisa de plaider pour les droits des homosexuels au Sénégal. Réaction aussi amicale que cinglante de Macky Sall, pour qui le Sénégal ne fait pas de discrimination de traitement sur les droits, mais n’est pas, pour autant, prêt à dépénaliser l'homosexualité. « Cela ne signifie pas que nous sommes homophobes. Mais nous revendiquons le droit de prendre le temps de traiter ces questions, sans pression extérieure ».Puis il attaque, sur la peine de mort, abolie depuis 2004 au Sénégal, mais toujours en vigueur, dans d'autres pays. Et, pour finir, il précise qu’aux États-Unis, seuls dix-huit États, sur cinquante, l’avaient alors abolie. « Nous respectons le choix de chaque État, dit-il. Respectez donc le nôtre ! », semble-t-il sous-entendre.Au jeu de la franchise, l’estime et le respect sortent plus souvent gagnants que l’hypocrisie ou la tête dans le sable.
3/16/20244 minutes, 13 seconds
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Ali Bongo, sacrifié par ses fidèles

Au Gabon, ce qu'il reste de dignitaires à l'ex-parti unique se débarrasse, sans ménagement, du fils et successeur du fondateur de leur formation. À qui profite cette liquidation violente ? Certainement pas au peuple gabonais… Six mois après avoir perdu le pouvoir, lors d’un coup d’État perpétré par son propre cousin, Ali Bongo vient d’être évincé de la présidence du Parti démocratique gabonais (PDG), fondé par son père, dans un putsch orchestré par des personnalités qui passaient pour ses plus fidèles collaborateurs. Comment expliquer que le sort accable autant le fils et successeur d’Omar Bongo ?L’on ne peut que supposer qu’il n’a pas su bien s’entourer. Ou que ceux qui l'entourent savent comment le traiter. Peut-être devrait-il, lui qui aime tant la musique, méditer ces paroles contenues dans le Blues de Bamako, un morceau du Sénégalais Didier Awadi : « C’est dans la maison qu’on a tous les chiens ; ton pire ennemi, il est chez les tiens. Je demande à Dieu de stopper les miens, tous les judas qui m’embrassent et me serrent bien ».Certains s’étonnaient du retour soudain, au-devant de la scène, de Bilie By-Nze, introuvable, lorsqu'en août 2023, Ali Bongo demandait à tous de faire du bruit, pour déjouer le coup d’État. Ce Premier ministre, d’ordinaire si prompt à répliquer aux critiques contre son héros, s’était muré dans un surprenant mutisme, pendant que le président appelait au secours. Le voilà qui réapparait, pour « sauver le parti ». Mais, jusqu’à ce jeudi 7 mars, nul n’imaginait que sauver le PDG reviendrait à asséner le coup de grâce à un président déjà à terre.Après tout, c’est aussi son parti, qu’il veut voir survivre à la perte du pouvoir !Son parti, soit ! Mais certains Gabonais rappellent que l’engagement politique de Bilie By-Nze, dernier Premier ministre d’Ali Bongo, a commencé dans l’opposition, aux côtés du célèbre Père Mba Abessole, alors adversaire irréductible d’Omar Bongo. C’est d’ailleurs à la faveur des ralliements à petits pas de son mentor au pouvoir que cet homme a fini par se mettre au service de ce régime, au point d’en devenir le meilleur défenseur, avec le zèle du converti. La question que soulève le spectacle donné cette semaine à Libreville à l’occasion du putsch au PDG, est de savoir quelles valeurs, quelles convictions constituent les fondements de ce parti, capable d’achever et d’humilier ainsi son leader, déjà à terre.Le contrôle de l’appareil du PDG surpasse-t-il les valeurs chez ces personnalités qui défendaient naguère Ali Bongo envers et contre tout ? Personnalités qui seraient probablement encore à son service, en train de le défendre, s’il avait réussi à subtiliser la victoire aux élections. S’il n’avait pas perdu le pouvoir, la plupart le serviraient encore avec zèle, niant ses fautes, que l’ancien Premier ministre qualifie aujourd’hui d’erreurs. Dans cette indulgence sans limites qui régnait avant la perte du pouvoir, l’on se demande où pouvait bien se situer l’intérêt général, celui du peuple gabonais, que les putschistes du PDG prétendent vouloir défendre, en sauvant le parti.Et ce dont ils sont capables, pour récupérer les restes du parti, est troublant, mais les Gabonais aimeraient bien comprendre leurs réelles motivations.Ils veulent simplement préserver le parti le plus vieux du pays. N’est-ce pas suffisant ? Que ce soit pour exister politiquement, ou pour monnayer immédiatement l’appareil, dans cette transition, le tempsédifiera assez vite les Gabonais sur leurs intentions. Mais, le pire est que nul, parmi ces putschistes du parti, ne parle de valeurs à préserver, d’idéologie à sauvegarder. Ont-ils seulement songé au fait que, autrefois parti unique, sous perfusion financière permanente de l’État, le PDG, même à l’avènement du pluralisme, a continué à vivre aux crochets de l’État, tout comme ses membres n’ont jamais perdu leur mentalité de parti unique, remportant chaque élection, quoique veuillent les électeurs ? Le cordon ombilical avec les finances publiques coupé, les putschistes devraient imaginer leur PDG avec, parfois, ces caisses vides, propres aux partis normaux. C’est, là, une réalité nouvelle, qu’il leur faudra vivre, pour comprendre le coût de la liberté, et mesurer l’intérêt des petites illusions putschistes.À lire aussiGabon: l’ex-parti au pouvoir démet Ali Bongo de sa présidence et annonce une nouvelle direction
3/9/20244 minutes, 16 seconds
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Tchad: la déprimante culture de la mort

À vivre en permanence en état de guerre, le clan au pouvoir contre le peuple, le clan contre le clan… Le destin du peuple tchadien semble, depuis plus de trois décennies, confisqué par une désolante routine de la violence. À Ndjamena, Yaya Dillo Djérou, présenté comme opposant radical, a été tué ce 28 février, dans des conditions similaires à celles dans lesquelles sa mère a perdu la vie, en février 2021, lors d’une opération menée à son domicile par des soldats d’élite venus l'arrêter, à bord de camionnettes, de véhicules blindés et de chars. Serait-ce donc si dangereux d’être opposant au Tchad ? Comme si, dans le Tchad du clan Deby, les opposants jugés dangereux n’avaient guère le choix qu’entre le ralliement ou une fin brutale. Celui qui arborait, jusqu’à ces derniers mois, l’étiquette de leader de l’opposition, est désormais Premier ministre. Mais, à la différence de Succès Masra, qui aurait pu être tué, Yaya Dillo Djérou était membre du clan Déby. Son opposition était donc vécue comme une trahison d’autant plus grave qu’il attaquait avec des mots blessants, tirés des secrets de famille, dit-on.L’on a entendu, ce 1er mars sur RFI, demander s’il était normal qu’un homme qui attaque les institutions de la République puisse « se la couler douce ». Comme si déployer, en pleine capitale, des dispositifs de guerre, au risque de tuer des civils, même coupables, était la norme. Les habitudes de ce pouvoir mettent en danger nombre d’opposants, comme l’étaient Ibni Oumar Mahamat Saleh, disparu corps et biens, en 2008, et quelques autres, dont Yaya Dillo, tué d’une balle à la tempe, comme dans les exécutions entre gangsters. Il ne s’agit pas de balles perdues. Feindre de n’éprouver aucune gêne à voir un État recourir à de telles méthodes reviendrait à excuser cette manière de réduire les dissidents au silence. D’où, cette désagréable impression qu’au Tchad, l’État de droit, de père en fils, demeure en option.Le porte-parole n’est-il pas dans son rôle en faisant valoir la nécessité de respecter les institutions ?Ce respect implique aussi que le gardien desdites institutions respecte les droits fondamentaux des citoyens, y compris les plus modestes. Sans quoi, nombre de ceux qui prospèrent en politique dans ce pays pourraient, sans procès, être assassinés ou exécutés.Yaya Dillo avait, certes, la dent dure contre l’actuel président. Mais, même les injures les plus blessantes n’équivalent guère qu’à des crimes de lèse-majesté. Valent-ils, pour autant, la peine de mort ? L’on est réellement perplexe, pourquoi le cacher.À lire aussiMort de l'opposant Yaya Dillo au Tchad: retour sur le parcours d'un cousin trop gênantSuggérer que l’opposant a bien cherché ce qui lui est arrivé, c’est oublier que les règles protègent tous, pouvoir comme opposition. Il est trop facile, lorsque l’on est au bord de la mangeoire, de trouver normales des pratiques que l’on réprouverait, dans l’opposition. L’homme politique digne et crédible, en accord avec ses idées, se doit de placer l’intégrité au-dessus de ce qu’il pourrait considérer comme sa carrière. Car, à l’ère des réseaux sociaux, il ne faut jamais perdre de vue qu’à tout moment, d’autres pourraient exhumer, pour vous les mettre sous le nez, des positions que vous pourriez avoir prises dans votre intérêt du moment, en lieu et place de vos principes, de vos valeurs.Déby-fils est-il, pour autant, exactement comme Déby-père ?L’on ne peut comparer que les actes posés. Et le père ne renierait rien des tueries survenues, ces derniers temps, à Ndjamena. Avec Idriss Déby, l’opinion avait fait son deuil de certaines convenances. Avec son fils, d’aucuns espéraient en avoir fini avec une certaine brutalité d’État à l’égard des adversaires politiques. Les conditions de son accession au pouvoir, et au moins trois événements, survenus depuis, ont rappelé aux Tchadiens le pire du passé paternel, dont l’héritage semble assumé avec la même dureté à l’égard des adversaires présumés dangereux.Trente-quatre ans à vivre en état de guerre permanent, le clan contre le peuple, le clan contre le clan… Tout cela a fini par donner aux Tchadiens le sentiment que leur destin est confisqué par la violence, dans une désolante routine, qui semble ne devoir jamais cesser.À lire aussiAu Tchad, la mort de Yaya Dillo sème le trouble et l'inquiétude dans un contexte pré-électoral
3/2/20244 minutes, 1 second
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«Guerre de prédation» dans l'Est de la RDC

Par rapport à la violence et à l'insécurité dans l'Est du Congo, le Rwanda et la RDC n'en sont plus à une violence verbale près. C'est le comble du dialogue de sourds. Si tant est que l'on puisse parler de dialogue. Et cela rend le pire possible, hélas ! De plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer l’implication du Rwanda dans la violence des rebelles du M23 et l’insécurité dans l’Est de la RDC. Les Congolais, opposants y compris, dénoncent, tout comme le président Félix Tshisekedi. Les organisations humanitaires aussi, et même les États-Unis, la France, et quelques poids lourds de l’échiquier diplomatique mondial. Paul Kagame serait-il au pied du mur ?Il semble que le vent soit en train de tourner, en tout cas, et les dénégations rwandaises convainquent de moins en moins. D’ailleurs, Kigali, désormais, se concentre davantage sur la source du mal, à supprimer, en faisant valoir que le Rwanda est aussi victime de l’insécurité à sa frontière avec la RDC. Les Rwandais accusent l'administration Tshisekedi de tenir des discours de haine et de tribalisme, et même d’être de connivence avec les FDLR, liées au génocide contre les Tutsis au Rwanda en 1994, et coupables d’arrestations et de tueries ciblées, aujourd’hui, alors qu’ils seraient pleinement intégrés dans les forces armées congolaises. Concrètement, si le M23 est un problème, alors, il relève de la responsabilité de la RDC, incapable de protéger les droits et les vies des Tutsi congolais, et donc responsable des conflits et de l'instabilité dans l'ensemble de la région des Grands Lacs, depuis trente ans. Cela s’appelle un dialogue de sourds, si tant est qu’il y a dialogue.À lire aussiÀ la Une: la RDC et le Rwanda au bord de la déclaration de guerreFélix Tshisekedi et ses relais ne manquent pas de stratégie, pour contre-attaquer…Oui. Pour discréditer cette vision rwandaise du conflit, Kinshasa ne cesse de marteler que la guerre que mène le Rwanda sur leur territoire est une guerre de prédation. L’accusation n’est pas nouvelle, mais elle est de plus en plus audible. Certes, l’insécurité était la raison invoquée pour justifier l’intervention de l’armée patriotique rwandaise, qui a déstabilisé le Zaïre du maréchal Mobutu Sese Seko, au lendemain du génocide des Tutsis, le contraignant à fuir, pour installer au pouvoir à Kinshasa leur poulain Laurent-Désiré Kabila.Dans cette guerre pour chasser du pouvoir un dictateur dont le sort n’apitoyait personne, les amis rwandais et ougandais avaient découvert un pays au sous-sol bien appétissant, et il en a résulté une gloutonnerie, qui n’aurait jamais cessé, depuis.Sur ce point, l’opinion congolaise semble d’accord avec le président Tshisekedi, comme le scandent les manifestants, rappelant avoir, depuis trente ans, assisté, impuissants, au festin de leur terre, avec ses convives se goinfrant sous leurs yeux, capable de violences et d’atrocités, au nom d’un alibi auquel eux ne comprennent rien.L’on sent, chez Félix Tshisekedi, le désir secret de faire l’unité de son peuple contre ces prédateurs, dont lui n’a aucunement peur. Il veut montrer que son peuple n’est plus aussi vulnérable qu’autrefois. Ce que Paul Kagame interprète comme des intentions belliqueuses. Et l’on tremble, à l’idée les Grands lacs pourraient s’embraser. Il vaut mieux s’en inquiéter à temps.Pourquoi, alors, certaines puissances tardent-elles à réprouver ce que d’autres reprochent ouvertement au Rwanda ?Pour beaucoup, le Rwanda est, depuis le génocide de 1994, une réelle source de mauvaise conscience. Il n’est pas aisé d’accabler un régime travaillant à remettre sur pied une nation que la communauté internationale n’a pas su protéger. D’où une indifférence bienveillante. En plus, dans cette Afrique qui a subi tant de dictatures stériles, la transformation spectaculaire du Rwanda séduit de nombreux peuples, admiratifs.Le président Kagamé a-t-il pu en déduire que Dieu s’est, pour toujours, mis de son côté ? Possible ! Mais l’idée de la prédation dont se plaignent les Congolais est, pour plus d’un, d’autant plus insupportable que cela semble ne jamais devoir prendre fin. Même si que ce sont les Congolais eux-mêmes qui sont allés chercher les Rwandais et les Ougandais pour se défaire de Mobutu. Et lorsque Laurent-Désiré Kabila, excédé par la tutelle pesante de ses bienfaiteurs, a fini par les chasser, il a fini par être assassiné, dans son bureau. Un piège sans fin À lire aussiLa RDC salue la position française sur le M23, mais demande des sanctions contre le Rwanda
2/24/20244 minutes, 11 seconds
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Tirer la démocratie sénégalaise vers le haut

Pour avancer réellement, et accéder au statut de démocratie impeccable, dont il se flatte, le Sénégal devrait cesser de se comparer à son environnement francophone, pour se mesurer aux démocraties anglophones, lusophones du continent… Comme, par exemple, le Cap-Vert voisin. Pour désamorcer la crise politique grave dans laquelle semblait s’enfoncer le Sénégal, il a suffi d’un arrêt, rendu par le Conseil constitutionnel, ce jeudi 15 février. Dire qu’il a encore fallu toutes ces manifestations et leur cortège de nouveaux morts… Pourquoi donc les Sénégalais ne misaient-ils pas simplement sur cette juridiction, pour invalider le report de l’élection présidentielle, voulu par l’Assemblée nationale et entériné par le président Macky Sall ?Peut-être n’ont-ils pas, en leurs institutions, la confiance qu’ils proclament, en dépit de la fierté qu’ils affichent, quant à l’avance démocratique du Sénégal. Ou alors, les juges du Conseil constitutionnel ne leur inspiraient pas toujours ce courage qui les grandit tant, aujourd’hui. Cette instance, la plus haute du système judiciaire sénégalais, a joué son rôle, et c’est essentiel, en démocratie. Comme ce que Barack Obama qualifiait naguère d’institutions fortes. Les Sénégalais ont, là, une raison supplémentaire de faire confiance à leurs institutions. À condition, évidemment, que celles-ci soient crédibles, courageuses et d’une certaine probité, en inspirant le respect aux citoyens.N’est-il pas rassurant que le président Macky Sall se soit engagé à suivre le Conseil constitutionnel ?C’est là toute la différence entre le Sénégal et certains autres pays francophones d’Afrique où, même lorsque des juges courageux jugent au regard des textes, certains dirigeants ignorent leurs décisions. Sans compter toutes ces nations où la justice, y compris dans ses instances suprêmes, est dans un rapport de totale servilité, par rapport au pouvoir. C’est, du reste, ce que redoutaient, jusqu’à ce 15 février, certains Sénégalais.À de minimes exceptions près, les États africains anglophones et lusophones respectent davantage que les francophones les décisions de leurs juridictions suprêmes. Leurs dirigeants défient moins la Constitution et les institutions. Même si, au Bénin, au Niger, notamment, des femmes, présidentes de cours ou conseils constitutionnels, se sont, ces trois dernières décennies, illustrées par leur courage.Macky Sall semblait réussir sa sortie, jusqu’à ce que ce dernier épisode vienne tout compromettre. A-t-il encore quelque chance de redorer son blason ? Cette invalidation, que d’aucuns perçoivent comme un désaveu pour lui, Macky Sall lui-même l’admet comme relevant des « mécanismes juridictionnels normaux de la démocratie et de l’État de droit, tels que consacrés par la Constitution sénégalaise ». Ses supporters déploreront que cette parenthèse ait altéré le bel effet qu’avait eu sur l’opinion l’annonce de sa non-candidature. Mais en politique, on peut, jusqu’au bout, surprendre agréablement. D’autant que la belle image de la démocratie sénégalaise, ne l’oublions pas, tient davantage à la façon dont les chefs d’État tirent leur révérence qu’à ce qu’ils font durant leurs mandats. Senghor, Diouf, Wade…Pourquoi pas Macky Sall, même si cette crise a été, pour beaucoup, l’occasion d’exprimer l’immense rancœur qu’ils nourrissent son égard. Ceux qui ne l’aiment pas ne l’aiment vraiment pas ! Certains avaient perçu les poursuites contre Karim Wade, au début de son premier mandat, comme un règlement de comptes, pour les abus et vexations subis du temps où il présidait l’Assemblée nationale et voulait voir l’héritier s’expliquer sur la surabondance de chantiers, les soupçons de corruption.Au regard de la rancœur exhumée ces derniers jours, l’on peut craindre que l’arrivée au pouvoir, demain, d’autres sensibilités pourrait donner lieu à des règlements de comptes d’une rare brutalité.Certains y voient une explication à la décision de différer les élections, prise par un chef d’État qui serait soucieux de s’assurer d’avoir un successeur moins vindicatif.Peut-être que pour accéder au statut de démocratie impeccable dont ils se flattent, les Sénégalais devraient fournir encore beaucoup d’efforts. Et que, pour avancer réellement, le Sénégal devrait cesser de se comparer à son environnement francophone, pour se mesurer aux démocraties du continent, anglophones, lusophones… Comme, par exemple, l’archipel du Cap-Vert, à moins d’un millier de kilomètres, aux larges de Dakar.
2/17/20244 minutes, 6 seconds
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Numériser les trésors vivants de l'Afrique

Comment préserver la mémoire des Africains les plus brillants, pour que la jeunesse africaine ne soit pas, demain, réduite à s’accommoder de maîtres à penser d’envergure toujours moindre ? Encore un Africain de grande valeur qui tire sa révérence : le Béninois Stanislas Spero Adotevi est décédé ce 7 février, à Ouagadougou. Ce normalien était, certes, un brillant intellectuel, mais on ne peut leur rendre hommage à tous. Alors, pourquoi lui ?Saluer la mémoire de Stanislas Spero Adotevi est une manière de célébrer l’Afrique, aussi belle qu’une finale de Coupe d’Afrique des nations. Car, s’il était de cette élite qui a longtemps valu au Dahomey (le Bénin) de passer pour « le quartier latin de l’Afrique », le professeur Adotevi était fondamentalement un Africain. Connu pour être Béninois, il est né Togolais, a été Sénégalais de cœur, grâce à son ami, l’écrivain Cheikh Hamidou Kane, puis Burkinabè, ces trois dernières décennies. Il a, surtout, nourri toute l’Afrique, intellectuellement parlant, par des ouvrages qui font autorité, tel Négritude et négrologues, paru en 1972, dans lequel il engageait une brillante réflexion sur la négritude.Certes, Wolé Soyinka s’est, le premier, frontalement attaqué aux chantres de la négritude, assénant, depuis l’Université de Makerere, en Ouganda, où se tenait, en 1962, le premier congrès des écrivains africains d’expression anglaise : la fameuse sentence : « Le tigre ne parle pas de sa tigritude : il bondit sur sa proie et la dévore ! » Pour le dramaturge nigérian, le tigre bondissant sur sa proie et la dévorant n’a point besoin de proclamer urbi et orbi sa tigritude. Comme il suffirait au nègre de s’assumer pour être. À l’époque où Césaire, Senghor et leurs compères exaltaient la négritude, les anglophones d’Afrique, eux, préféraient parler d’indépendance et de personnalité africaine : African personality ! Mais c’est Stanislas Adotevi qui a frappé le plus fort. En faisant, d’ailleurs, une nette distinction entre la négritude, un peu combattive, de Césaire et celle, plutôt contemplative, de Senghor.Césaire n’a pas pour autant prôné une rupture radicale.Mais le pourfendeur sentait, chez Césaire, une volonté de mettre le Noir en mouvement pour sa libération, sans toutefois vouloir démanteler le système français, qui était, pour lui, le nec plus ultra, qu’il n’était donc pas question de remettre en cause. À la différence de la notion de l’African personality des anglophones, la négritude de Césaire et Senghor n’était pas une négritude de combat, en effet. C’est en cela que le professeur Adotevi leur reprochait une forme d’inachèvement théorique, consistant à ne pas vouloir le fait normal, qui aurait dû être l’indépendance. Il n’empêche. Le pourfendeur trouvait que chez le Martiniquais Césaire, la négritude était vécue d’une manière plus douloureuse que chez Senghor, le Noir d’Afrique, qui n’avait, lui, jamais souffert, personnellement, du fait d’être nègre, même si les Noirs d’Afrique étaient tout autant exploités. Pour le grammairien sénégalais, ce n’était qu’un concept. Césaire confiera d'ailleurs plus tard à Stanislas Adotévi que la négritude de Senghor était une négritude heureuse, loin du mépris dont pouvaient être l’objet les Noirs aux Antilles.En dépit de ce jugement sévère, il semblait reconnaître en Césaire et Senghor deux immenses poètes.Oui, parce que Stanislas Spero Adotevi était d’une très grande humilité. Cet intellectuel avait côtoyé, au Burkina où il a servi, un Thomas Sankara qui l’avait lu et lui vouait une grande admiration. À la retraite, depuis près de trois décennies, il avait choisi de vivre à Ouagadougou, se fondant dans la simplicité des habitants de cette ville, loin des plages de l’Atlantique où il est né, quelque part entre le Togo et le Bénin.Pour l’Afrique, sa disparition, même à 90 ans, est une perte d’autant plus grande que cet intellectuel était une véritable bibliothèque. Pour reprendre l’expression chère à Amadou Hampâté Bâ, elle vient de brûler. Encore une ! Pour que la jeunesse de ce continent ne soit pas, demain, réduite à s’accommoder de maîtres à penser autoproclamés d’envergure toujours moindre, l’Afrique devrait peut-être songer à numériser ces trésors vivants, avant qu’il ne soit trop tard.
2/10/20244 minutes, 12 seconds
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Cédéao, les grands perdants de la rupture

Ce que les peuples burkinabè, malien et nigérien gagnent à quitter la Cédéao vaut-il mieux que ce qu’ils perdent ou croient perdre en y demeurant ? A coup sûr, ces trois pays et leur diaspora dans la sous-région seront les grands perdants de cette rupture. « Pour qui sonne le glas ? » C’est sous ce titre que vous vous demandiez ici, le 16 décembre 2023, à propos de la Cédéao, si des nations et des dirigeants ne partageant pas les mêmes valeurs pouvaient évoluer dans une même organisation. Le retrait coordonné du Burkina, du Mali et du Niger rapproche-t-il donc la Cédéao de la fin ?Elle se déprécie, en tout cas, et court, plus que jamais, le risque de mourir d’inutilité. À force d’appliquer ses propres textes à géométrie variable, elle a fini par perdre la confiance des peuples, d’autant que nombre de dirigeants d’États membres accusent un déficit de crédibilité, sinon de légitimité. La lucidité commande de bâtir, sur des bases saines et rigoureuses, une organisation nouvelle, avec des critères d’adhésion plus contraignants que la seule appartenance à cette aire géographique, avec des valeurs réellement partagées. Il n’est point nécessaire de vouloir retenir, malgré eux, ces trois pays, unis dans une alliance qui a le mérite d’une certaine cohérence.Chaque peuple choisit librement avec quel autre il veut cheminer. Aux citoyens de ces trois États d’apprécier si les dirigeants, qui font le choix de les couper de la Cédéao, jouissent de la légitimité nécessaire pour engager de la sorte le destin de toute une nation. Opérateurs économiques et ressortissants de ces pays vivant dans l’espace Cédéao sauront expliciter, assez vite, les implications, pour tous, d’une rupture aussi radicale.Mais le fait d’être acceptés par leurs peuples à la tête de l’État ne leur confère-t-il pas, ipso facto, le droit de choisir ?Certains peuvent s’interroger sur la fiabilité de leurs motivations. Tous ont un contentieux avec la Cédéao, qui ne les reconnaît pas comme des dirigeants normaux, et leur impose des sanctions. Cette rupture en chœur peut être assimilée par certains à un règlement de comptes, alors que des décisions engageant de la sorte un peuple doivent être exemptes des suspicions de rancœur. Des dirigeants théoriquement de transition devraient-ils s’arroger de telles prérogatives ? Des dirigeants régulièrement élus ne seraient-ils pas mieux fondés que des putschistes, même acclamés, pour engager ainsi l’avenir d’un peuple ? À travers les sanctions (de la Cédéao), les populations payaient déjà pour un putsch qu’elles n’avaient pas commandité, même si certains l’ont applaudi. Avec ce qui apparaît comme les représailles des putschistes à l’encontre de la Cédéao, ces populations vont encore payer, et très cher. L’appartenance à cet espace de libre circulation des personnes et des biens leur simplifiait la vie, et réparait en partie les désagréments de l’arbitraire des découpages frontaliers.À présent, les tracasseries qu’ils croyaient totalement disparues vont resurgir. Pour, par exemple, ces près de 6 millions de Burkinabè, Maliens et Nigériens vivant en Côte d’Ivoire. Personne ne sait dire aux populations quel avantage présente pour elles une rupture aussi radicale. Les droits de douane et autres surcoûts pour leurs importations arrivant par les ports ivoiriens, ghanéens, béninois, nigérians, et même togolais auront, d’une manière ou d’une autre, une incidence sur chaque famille, au-delà des discours sur la souveraineté nationale, la fierté de défier on ne sait trop qui…Faut-il donc comprendre que cette rupture ne profite à aucune partie ?À coup sûr, les peuples des trois pays seront les grands perdants de cette rupture, comme leur diaspora dans la sous-région. Quelques opérateurs économiques des pays voisins visés pourraient y laisser un peu de leurs marges, le temps de se réorganiser. La Cédéao, elle, se retrouve amputée du quart de ses seize États membres, à l’origine, avec la Mauritanie, partie en l’an 2000. L’on a eu beau chanter, à l’unisson, le panafricanisme, par leurs actes, les Africains ne cessent de tourner le dos à l’injonction du Dr Kwame Nkrumah qui, en 1963, ordonnait à l’Afrique de s’unir.C’est face à des choix d’une telle gravité que Cheikh Hamidou Kane, dans L’aventure ambiguë, suggérait à tout leader clairvoyant de se demander si ce que leur peuple gagne – ici, en l’occurrence, à quitter la Cédéao – vaut mieux que ce qu’il perd ou croit perdre en y demeurant.À lire aussiDétacher le Sahel de l’Afrique de l’Ouest côtière est une triste prouesse historique
2/3/20244 minutes, 17 seconds
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Burkina: ne pas se détourner de l'essentiel

Quel que soit le nom que lui donnent les uns et les autres, ces arrestations constituent la pire distraction pour le peuple burkinabè, invité à s’inventer, dans une logique de division et de stigmatisation, des ennemis internes, plus vulnérables que les jihadistes et autres groupes terroristes. Au Burkina Faso, Guy Hervé Kam vient d’intégrer, ce 24 janvier, la liste des acteurs politiques et activistes de la société civile interpelés, ces derniers mois, dans des conditions mystérieuses, par des individus masqués, se réclamant des forces de sécurité. Comment comprendre cette façon d’appréhender des figures connues, dans ce pays confronté à une forte insécurité ? Dans la période qui a précédé leur interpellation, toutes les personnalités qui ont eu à goûter aux délices de ces arrestations spectaculaires se sont distinguées par leurs attaques verbales plus ou moins véhémentes contre le pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré. Comme si ceux qui les appréhendent ainsi assumaient le rôle que joue, dans certains régimes, la police politique. Et puisqu’aucun de ceux qui ont été arrêtés de la sorte n’a encore jamais été présenté devant la justice, l’on pourrait penser qu’ils sont de ceux que les organisations de défense des droits de l’homme assimilent d’ordinaire à des détenus politiques. Certes, plus aucun régime, aujourd’hui, n’admet détenir des individus pour des motifs politiques. Mais, par quelle meilleure expression les désigner ?Pour se persuader d’être d’authentiques démocraties, certains régimes préfèrent parfois accabler ces détenus politiques de délits de droit commun. Le plus simple, pour eux, serait de se proclamer révolutionnaires, avec le droit, inaliénable, de traquer les contre-révolutionnaires, et cela siérait bien au Burkina, où ces pratiques rappellent à certains les années d’arbitraire, sous Blaise Compaoré. Et à d’autres, les excès de la révolution sankariste, bien que tous raillent, sous cape, les discours des nouveaux maîtres du Faso comme autant de pâles imitations des envolées d’antan de Thomas Sankara. Thomas Sankara lui-même, avant d’être assassiné, mettait ces dérives au compte des erreurs qu’il regrettait sincèrement, telle l’affaire dite des sept suppliciés. Il reste à savoir si de véritables héritiers de Sankara devraient récidiver dans des dérives qu’ils pourraient, ensuite, regretter.L'État n’a-t-il pas, après tout, le droit d’interpeller les individus suspects de crimes ou de délits ? Certes. Mais, pour sa crédibilité, l’État se doit de respecter scrupuleusement ses propres procédures. Du temps de Thomas Sankara, la plupart des dérives arbitraires étaient imputées à un noyau de faucons, dont le zèle avait fini par lasser la population, et exaspérer les camarades. Comme ces interpellations intempestives, que certains opposants assimilent à du kidnapping renforcent l’impression qu’il en est, autour du capitaine Traoré, qui se prennent pour les durs du régime.Enlever des concitoyens, kidnapper des opposants, surtout dans le contexte d’insécurité que vit déjà la population avec le terrorisme, n’est pas de la meilleure inspiration. Car, si au nom de l’État, des hommes encagoulés peuvent, sans mandat, enlever impunément qui ils veulent, le traîner vers une destination inconnue, alors, le pire devient certain !Terroristes et malfaiteurs en tous genres pourraient, eux aussi, se faire passer pour des forces de l’ordre, enlever, kidnapper à volonté, puis disparaître avec leurs otages, dans des repaires que l’on n’ose même pas imaginer. Comme il vaut mieux ne pas imaginer les effets pervers d’un usage que de dangereux faussaires pourraient faire de ces méthodes nouvelles, peu orthodoxes, initiées par des forces régulières.On imagine que les autorités de Ouagadougou demeurent vigilantes, malgré tout !La vigilance, dans un pays fragilisé par le terrorisme, consiste à éviter de donner des idées à des faussaires à l’affût de toute possibilité de transgression. En tout début d’année, Zéphirin Diabré, leader politique d’envergure, déplorait une logique de division, entretenue par des discours de haine, de stigmatisation, qui traitent d’apatrides tous ceux qui osent critiquer le pouvoir en place, en les opposant aux patriotes qui, eux, soutiennent sans réserve ce pouvoir. Avec une telle logique, le peuple burkinabè s’inventerait, à foison, des ennemis internes faciles à interpeller, à kidnapper et à vaincre, contrairement aux jihadistes et autres groupes terroristes. Voilà pourquoi cette logique de division et de stigmatisation est, pour les Burkinabè, une distraction, propre à les détourner de l’essentiel. 
1/27/20244 minutes, 18 seconds
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Ils faisaient l'unanimité

Le Mauritanien Bakary Kamara et le Béninois Jérôme Carlos, disparus parmi quelques autres, ce début janvier, sont de ces Africains qui ont servi l'Afrique avec honneur et dignité. Il y en a d'autres, mais ils font moins consensus. Vous rendez hommage, ce samedi, à deux Africains célèbres, disparus durant la première quinzaine de ce mois de janvier. Au lieu des quatre que vous aviez pourtant sélectionnés. Pourquoi pas les deux autres ? Il se trouve que les deux autres étaient impliqués en politique dans leur pays, et traînent, jusque dans l’au-delà, leur lot de détracteurs. Autant se limiter à ceux qui font l’unanimité. Comme Bakary Kamara, de Mauritanie, assureur d’envergure, qui avait intégré, en 1984, la Compagnie Africaine de réassurance (Africa Re), à Lagos. Là, il travaillera pour l’Afrique une vingtaine d’années, dont dix comme « numéro un ». Il était secondé par d’autres professionnels africains de haut vol, qui admettent tous que son leadership visionnaire a été déterminant pour fait gravir à Africa Re les marches qui l’imposent, depuis, dans le gotha mondial de la profession. Il fallait oser se soumettre aux évaluations sans complaisance des agences de notation, et travailler dur pour mériter les meilleures notes et, surtout, les garder.Sous sa direction, Africa Re s’est même mise à servir, au milieu des années 90, des dividendes à ses États-actionnaires, incrédules. Bakary Kamara était un modèle de compétence, de sérieux et de rigueur, que beaucoup imaginaient hissé sur un piédestal, au terme de ses mandats à Africa Re. Mais, dans cette Afrique imprévisible, seuls de grands patrons, comme l’Ivoirien Jean Kacou Diagou, du groupe NSIA, ont compris quel joyau il représentait, s’attachant les services, comme administrateur, de ce sujet à la fois simple, humble et brillant.Qu’en est-il de l’autre célèbre disparu ? Jérôme Carlos. Il était un excellent journaliste, qui en a formé des centaines d’autres, de toutes origines, sur le chemin de l’exil où l’avait jeté, dans les années 70, la révolution marxiste de Mathieu Kérékou, au Bénin. Au Sénégal et en Côte d’Ivoire, où il a été, notamment, rédacteur en chef d’Ivoire Dimanche, il se distinguait par son professionnalisme calme, sa pondération, sa bienveillance critique. Il continuait à former les plus jeunes, depuis son retour au Bénin, il y a un quart de siècle.Moins d’un mois avant ce fatidique 15 janvier, il consacrait son billet hebdomadaire à la radio à ce métier qu’il a servi avec classe et humilité. Une réflexion dense sur le rôle du journaliste, qui prend, aujourd’hui, valeur de testament, dans un monde où tant de gens demeurent persuadés que le journalisme est un métier pour ceux qui n’en ont appris aucun.Que dit donc cette livraison-testament ? Elle est foisonnante. Jérôme Carlos met d’abord en garde contre la propension de certains journalistes à s’exhiber plus que de raison : « Notre métier nous assure assez de visibilité, pour que nous n'en rajoutions pas », dit-il, avant d’asséner cette citation, que d’aucuns prêtent à Confucius : « Il vaut mieux être simple et remarquable, qu'être faux pour se faire remarquer ». Et, selon lui, les meilleurs des journalistes sont ceux qui ont fait de cette citation un principe de vie. Il rappelle à la profession que ceux qu’elle sert ont besoin de savoir, y compris d’où parle le journaliste. Et d’insister sur la nécessité de bénéficier d’une formation appropriée. « Car, dit-il, le journaliste improvisé, sans formation au métier, est un danger ». Suit un parallèle édifiant entre les nuisances, pour l’organisme humain, d’un mets avarié et, pour l’esprit, d’une information tronquée, altérée par des omissions, ou truffée de contre-vérités. « L’extrême gravité d’une intoxication spirituelle ou mentale impose, selon lui, de peupler les rédactions de journalistes bien formés, de professionnels avertis (…). Car le journalisme est un métier, dont il faut connaître l’alphabet, maîtriser les règles. »Il conclut par cette belle phrase : « Le journalisme est un métier noble, qui ennoblit le journaliste ».Ce texte est sans doute le meilleur portrait que l’on pouvait dresser de Jérôme Carlos. Et il est de lui. Adieu l’ami ! Tu manques déjà à ce métier ! Douloureusement !
1/20/20244 minutes, 15 seconds
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Coupe d'Afrique des nations 2024: une invitation au voyage

Pour de nombreux supporters, la Coupe d'Afrique des nations (CAN) est peut-être l’unique occasion de découvrir le pays-hôte, et de constater, de visu, quelques-unes des réalités multiples de cette vaste Afrique. À plusieurs reprises, ces dernières semaines, l’actualité nous a offert l’occasion d’évoquer les nombreux intérêts que présente le football pour la vie politique, économique, culturelle et sociale, en Afrique. Pour autant, les Africains ne sont pas tous mobilisés de la même façon autour de ce grand rendez-vous sportif qui rassemble près de la moitié des nations. En quoi donc la CAN demeure-t-elle, malgré tout, une grande célébration continentale ?Tous les Africains n’affichent pas la même ferveur pour le ballon rond,mais, sur ce continent, cette discipline mobilise, à coup sûr, davantage d’adeptes et de pratiquants que toutes les autres. Mieux que toutes, elle mérite le qualificatif de sport d’équipe, puisque dans chaque camp, ils sont onze titulaires, conscients de l’impérieuse nécessité d’une cohésion sans faille, pour prétendre gagner. Chacune des vingt-quatre sélections nationales présentes dans cette phase finale est portée par des millions de supporters, dont certains feront le déplacement en Côte d’Ivoire. La CAN mobilise davantage que tout autre événement, sur ce continent. Et, qu’il aime ou pas le ballon rond, qu’il vive ou pas dans son pays, chaque Africain se sent concerné, à des degrés divers. C’est, d’ailleurs, souvent un des rares moments de bonheur simple et de réelle communion au sein de nombreux peuples. La politique, dans sa brutalité et ses tricheries, ne le leur apporte pas.Faut-il comprendre que le football est un bien meilleur facteur d’union nationale que ne l’est la politique ? Il l’est, sans conteste. Même dans les pays dévorés par les pires formes de haine ethnique, aucune équipe n’est exclusivement constituée de joueurs issus d’une seule composante de la nation. Certes, on trouve parfois, ici ou là, une certaine proportion de joueurs issus d’une même région, mais jamais une équipe n’a compté que des joueurs Bété, Baoulé ou Dioula. Surtout pas l’équipe nationale. Ainsi, en dépit des divisions et tensions diverses, personne n’a souvenir, en Côte d’Ivoire, d’une équipe dans laquelle un Sénoufo refuserait de faire la passe à un coéquipier du groupe des Akans lagunaires. Pas plus qu’un Hutu refuserait de jouer en bonne intelligence avec un Tutsi, au Rwanda. C’est dire que le football est souvent l’ultime espace de cohésion, à l’abri de la violence des conflits entre communautés. C’est même le lieu idéal, pour panser les blessures que certains leaders politiques infligent à leur nation, à leur peuple.À lire aussiCalendrier et résultats de la CAN 2024Il n’empêche que le football est aussi parfois récupéré par les politiques. Accueillir la CAN est d'ailleurs presque toujours d’abord à la gloire du pouvoir, sinon du président.Accueillir une CAN est une occasion, pour chaque pays, de se montrer sous son meilleur profil à l’ensemble du continent. Qui vous en voudrait de faire aimer votre pays au reste du continent ? L’Afrique ayant, pour le moment, échoué à faire son unité, la CAN demeure, pour certaines nationalités, la seule opportunité pour visiter tel pays-hôte, sans trop de tracasseries administratives.Il est essentiel que les Africains découvrent et visitent la cinquantaine d’autres États qui constituent ce continent. Ainsi, certains pourraient comprendre que leur « bantoustan » n’est pas nécessairement le meilleur, et qu’ils ne sont pas seuls au monde. Découvrir la Côte d’Ivoire peut, en l’occurrence, aider certains à apprécier à quel point certains pays avancent, tandis que tant d’autres stagnent.Dans les années 1990, un homme d’affaires ouest-africain, bloqué par une grève d’Air Afrique, avait choisi de gagner Abidjan par la route. Découvrant la capitale économique ivoirienne, son chauffeur ne cessait de lui répéter : « Patron ! Mais, le général nous trompe là-bas, au pays ! Il nous trompe ! » Les Africains se doivent de sortir de chez eux, pour découvrir le reste du continent, pour sa beauté, et apprécier le chemin parcouru par les autres peuples. Les Africains ne voyagent, hélas, pas suffisamment en Afrique ! Et, pour des supporters ordinaires de leur sélection nationale, la CAN est peut-être l’unique occasion de constater, de visu, quelques-unes des réalités multiples de cette vaste Afrique.
1/13/20244 minutes, 18 seconds
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Tchad: Succès Masra à l'heure des couleuvres

Succès Masra, un Premier ministre inattendu, quelque peu isolé, et bien trop vulnérable, pour espérer sortir vainqueur d'une telle aventure. 2024 démarre par une surprise immense pour les Tchadiens : Succès Masra, Premier ministre de Mahamat Idriss Déby. Même les plus avisés des observateurs de la vie politique tchadienne semblent avoir été pris de court par cette nomination. Pourquoi une telle issue pouvait s’imaginer ? À vrai dire, un mois avant la mort d’Idriss Déby Itno, certains analystes semblaient déjà convaincus que l’ancien président finirait par récupérer Succès Masra, et même par le nommer Premier ministre. Le leader des Transformateurs avait été reçu, le 16 mars 2021, par le chef de l’État, à qui il était allé demander de surseoir à la présidentielle. Le propre de pouvoirs comme celui d’Idriss Déby Itno est de récupérer les adversaires les plus coriaces, pour les dompter et, souvent, les jeter, ensuite, démonétisés. Succès Masra aurait-il accepté d’entrer au gouvernement pour servir Déby-père, qu’il combattait alors ? Nul ne le saura jamais, Idriss Déby Itno ayant été tué, un mois plus tard.S’il accepte, aujourd’hui, de devenir Premier ministre de son fils, qu’il a pourfendait, pourtant, jusqu’à ces derniers mois, l’on peut penser qu’il aurait tout aussi bien pu finir par servir le père, réputé indestructible, jusqu’à ce fatidique 20 avril 2021. Beaucoup voient en Succès Masra un homme pressé, aux ambitions claires. Il reste à savoir si accepter un tel poste, dans de telles conditions, est la voie la plus sûre, pour lui, de parvenir à ses fins. Quant à l’utilité d’un tel ralliement pour le pays, elle reste à prouver.Pourquoi parler de ralliement ? Faut-il donc comprendre qu’une telle nomination ne sert que le président de la transition ?C’est lui, en tout cas, qui fait, là, la meilleure opération, après s’être débarrassé, à peu de frais, d’un Premier ministre qui ne lui était plus d’aucune utilité. Saleh Kebzabo a servi. Mais, sur l’échiquier politique tchadien, Succès Masra présente, aujourd’hui, plus d’intérêt que lui, et servira aussi longtemps que son poids politique inquiètera. Ou jusqu’à ce qu’intervienne une rupture brutale, ce qui reste possible, au regard du tempérament du nouveau Premier ministre, qui va devoir avaler des couleuvres. Comme il a d’ailleurs commencé par en avaler, en se résignant à la portion congrue dans la composition de son premier gouvernement. Après tout, il devient Premier ministre, non pas à la suite d’une victoire aux législatives, mais par la seule volonté d’un homme dont il contestait, jusqu’à il y a peu, la légitimité. C’est presque un débauchage. Et, comme tant d’autres, parvenus de la même façon à de telles fonctions, il sera minoritaire dans le gouvernement qu’en théorie, il dirige. Certains ministres ignoreront même superbement son autorité. Et il finira par perdre patience et jeter l’éponge, si Mahamat Idriss Déby ne le congédie pas le premier, pour insubordination.Aurait-il dû refuser cette offre ?Peut-être aurait-il eu plus de poids, s’il s’était battu davantage, pour avoir un véritable gouvernement d’union, dans lequel siégeraient non pas des ralliés, mais toutes les sensibilités politiques du pays. Cela aurait dilué d’autant le poids des inconditionnels du clan Déby. Mais, comme bien des élites politiques africaines, Succès Masra semble sous-estimer l’impact, sur sa popularité, de l’usure du pouvoir. Dans six mois, il aura beaucoup perdu. Une des rares expériences de transition durablement bénéfique pour un peuple, en Afrique, demeure celle issue des premières élections générales multiraciales d’avril 1994, en Afrique du Sud : Nelson Mandela président, Frederik De Klerk et Thabo Mbeki, vice-présidents, et toutes les autres sensibilités politiques du pays au gouvernement, y compris l’Inkatha de Mangosuthu « Gatsha » Buthelezi. Ils n’avaient en commun que l'amour de la patrie, mais cela a épargné bien des larmes à leur peuple. Succès Masra aurait pu obtenir pareille ouverture de Mahamat Idriss Déby, sans doute plus enclin à la concéder, ce 1er janvier 2024, qu’il ne pourrait l’être, demain. Ce nouveau Premier ministre tchadien est donc un peu isolé, et bien trop vulnérable, pour espérer sortir vainqueur de pareille aventure.
1/6/20244 minutes, 25 seconds
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Ce que le foot peut apporter à la politique

Outre l'esprit sportif, le fairplay qui fait accepter la défaite, la politique en Afrique pourrait tirer de précieuses leçons de la nécessité, pour le coach (le leader), de mettre le meilleur à chaque poste, sans népotisme ni favoritisme. Ainsi se constituent les équipes victorieuses. Dans l’ouvrage qu’il consacre à Samuel Eto'o, le journaliste Jean-Bruno Tagne évoque les ambitions présidentielles que prêtait la rumeur publique à l’ancien attaquant, à l’époque où ce dernier menait campagne pour la présidence de la Fédération camerounaise de football, il y a deux ans. Ce 28 décembre 2023, sur RFI, l’auteur, bien que très dur à l’égard d’Eto’o, estime qu’une telle ambition ne devrait pas être criminalisée. Faut-il comprendre que, pour un footballeur, vouloir devenir chef d’État n’a rien d’illégitime ?Pourquoi le serait-ce ? Et comment dénier à un ex-footballeur de talent un droit que s’octroient, par ailleurs, sans même passer par le suffrage universel, tant de militaires quelconques ? La jurisprudence est, en quelque sorte, établie, depuis que George Weah, premier Ballon d’or d’origine africaine (depuis Eusébio) est devenu, en janvier 2018, président du Liberia. Les vocations avaient alors surgi de partout, et certains s’étaient même précipités à Monrovia, pour son investiture.Au pouvoir, Weah n’a, certes, pas opéré des miracles, et il vient d’échouer à se faire réélire. Mais, la reconnaissance de sa défaite, en novembre dernier, a conforté dans l’opinion l’idée que les sportifs pouvaient être mieux disposés que les politiciens professionnels pour admettre une défaite électorale. Et l’on se surprend à rêver de voir, dans quelques pays d’Afrique, les politiciens subitement gagnés par la vertu, à la faveur d’une simple initiation à l’esprit sportif. Comme ce serait merveilleux, s’il suffisait de si peu, pour ramener un peu de salubrité dans la vie politique de certains États !Après tout, si les Africains aiment tant le football, c’est aussi parce que la pelouse verte est un espace de vérité, où les talents peuvent se juger directement, sans filtre, par le public, loin des arrangements d’arrière-salle qui dépossèderaient les plus méritants de leur victoire. Et, lorsqu’il perd, c’est cette même transparence qui fait accepter au perdant sa défaite, avec fairplay.La réticence à accepter la défaite, en politique, s’expliquerait-elle donc par l’absence de transparence ?Lorsque les règles sont claires et qu’elles sont respectées, lorsque des chiffres bizarres, sortis de nulle part, ne viennent pas contrarier la vérité des urnes, les perdants ont peu de motifs de contestation. Hélas ! Tous les anciens excellents footballeurs rêvant de pouvoir politique ne s’appellent pas George Weah. Tout comme le Samuel Eto’o que décrit Jean-Bruno Tagne ne concentre pas toutes les qualités et l’humilité prêtées à Weah. Connaître la défaite avant et après la victoire, et savoir l’accepter, pour s’éclipser, après l’échec, ne sont pas des qualités innées à tous les as du football. C’est en cela que le geste de très grande classe de « Mister George » est juste un merveilleux cadeau, offert à l’Afrique, en cette fin d’année 2023.Il n’empêche. George Weah a fait naître bien des vocations, au Cameroun, en Côte d’Ivoire, et ailleurs…Les électeurs ne sont pas tous des supporters inconditionnels qui suivraient aveuglément les stars du ballon rond. Au-delà de l’ambition, il y a la capacité réelle et le travail. Pour accéder à la magistrature suprême, il a fallu à George Weah douze années de travail et de persévérance. Certains imputent déjà les insuffisances de ce mandat unique, peu reluisant pour son pays comme pour ses concitoyens, aux supposées limites du footballeur inculte. Mais, la conduite d’un État n’est pas qu’une affaire de diplômes universitaires. Des dirigeants surdiplômés ont échoué, là où des cheminots, des instituteurs ou des employés des postes ne s’étaient pas déshonorés. Diriger un peuple, une nation, implique aussi une certaine intelligence du terroir. Et, au-delà du fairplay, le véritable intérêt du football pour la politique réside dans le fait que c’est une discipline collective, dans laquelle, pour gagner, le coach doit savoir placer à chaque poste le meilleur de ses éléments, sans népotisme ni favoritisme.À lire aussi[Vos réactions] Liberia : une transition pacifique
12/30/20234 minutes, 4 seconds
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RDC: un si triste 20 décembre…

Le pire, pour une nation, est de devoir subir un médiocre qu’elle n’a pas choisi. « Un chaos délibérément voulu, planifié pour que Félix Tshisekedi l’emporte dans des élections frauduleuses ! » De lourdes accusations contre Denis Kadima, le président de la Commission électorale de RDC, après ce que beaucoup ont perçu, ce 20 décembre, comme un fiasco électoral. Ce « chaos », contre lequel quelques leaders mettaient en garde, ces derniers temps, aurait-il dû et pu être évité ?D’aucuns diront que certaines personnes, dans ce pays, sont si prévisibles qu’elles se comporteront toujours de la manière que l’on sait. Pour Denis Kadima, ces élections devaient pourtant être l’occasion d’asseoir une crédibilité malmenée par les suspicions qui avaient surgi de partout, lorsque le président Tshisekedi l’avait proposé, en 2021, pour diriger cette Commission. Ceux qui décriaient alors sa candidature auront, à présent, beau jeu d’affirmer que ce chaos était voulu, pour faciliter la fraude, en faveur du sortant.Comment les blâmer, dans un environnement politique si souvent fanatisé, où les contempteurs ne voient, dans ce 20 décembre, qu’un fiasco sans nom, tandis que les partisans du pouvoir s’évertuent à tout relativiser, envers et contre des insuffisances patentes ! Même le FCC de l’ancien président Joseph Kabila qui boycottait ces élections s’y est invité, pour exhorter la population à… se prendre en charge, au nom de l’article 64 de la Constitution, au cas où, dit-il, « leur cour Constitutionnelle ne sortirait pas la RDC de l’opprobre, en annulant purement et simplement ces scrutins ». L’on en oublierait, presque la responsabilité du même Kabila dans les choix qui ont plongé le pays dans l’opprobre en question.Que faire maintenant que cinq candidats de l’opposition demandent une nouvelle élection avec une Céni recomposée ?Que diraient ces cinq, si la même Céni venait à proclamer l’un d’eux vainqueur ? Sur ce continent, où le meilleur guette si souvent le pire, nous serions tous admiratifs si, en dépit de cette désespérante organisation, les résultats, dans une transparence convaincante, proclamaient vainqueur un autre que Tshisekedi. Car, les seuls résultats dont ne doute pas l’opinion, dans certains pays d’Afrique, sont ceux qui donnent un président sortant battu. Dans ce pays de foi qu’est la RDC, la charité chrétienne recommanderait d’accorder à cette Céni le bénéfice du doute, tant qu’elle ne se sera pas définitivement compromise.La confiance des électeurs, essentielle, pour que la victoire d’un sortant soit reconnue et admise sans heurts, est déjà en partie abîmée. Denis Kadima devait, avec des élections impeccables, ce 20 décembre, asseoir définitivement sa crédibilité. Le pari semble perdu.D’aucuns vous rétorqueront que l’on ne voit des élections impeccables, nulle part. Surtout pas dans un pays aussi vaste…Il arrive tout de même que l’on organise des élections parfaitement acceptables sur des territoires autrement plus vastes. Après tout, pourquoi avoir accepté cette charge, s’il ne pouvait y faire valablement face !  Le salut de l’Afrique passe aussi par l’aptitude de ses cadres à ne pas voir que les privilèges et autres sources de jouissance dans les fonctions auxquelles ils accèdent. On ne cherche pas à diriger un peuple dont on ne peut résoudre les problèmes. Il est des fonctions dans lesquelles l’on ne peut se contenter de faire de son mieux, le mieux de la médiocrité ne pouvant être guère que médiocre. Ou moyen.Les responsabilités d’État impliquent de savoir faire très bien. Et l’échec guette, lorsque les limites d’un homme deviennent celles d’une entreprise, d’une institution, d’un État. Qu’un peuple se choisisse délibérément un dirigeant moyen, soit ! Il saura ne s’en prendre qu’à lui-même, si ce dernier le faisait végéter à un niveau quelconque. Mais, le pire, pour une nation, est de devoir subir un médiocre qu’elle n’a pas choisi.
12/23/20234 minutes
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Pour qui sonne le glas?

Des nations, des peuples et des dirigeants qui ne partagent pas les mêmes valeurs peuvent-ils vivre et évoluer dans une même organisation ? La question, de plus en plus, se pose au sein de la Cédéao, désertée par certains de ses membres…   Pendant trois mois, peu ou prou, la Cédéao a menacé d’intervenir au Niger. Mais, elle a fini par accepter, dimanche 10 décembre, le fait accompli. Les chefs d’État reconnaissent la réalité du nouveau pouvoir. Ils seraient prêts, à certaines conditions, à réexaminer les sanctions imposées aux putschistes. D’où vient alors l’impression que les dirigeants ouest-africains ont perdu la partie, face aux militaires de Niamey ? Cette impression découle du fait qu’ils ont, effectivement, perdu la partie. Et, comme pour sauver un peu la face, tout en abandonnant leur intransigeance, ils en sont, presque, à quémander quelques concessions de la part des dirigeants actuels du Niger. De fait, ils ne sont plus maîtres du jeu, s’ils l’ont jamais été. En échange d’une levée des sanctions et de la reconnaissance du coup d’État, ils ne demandent plus que la libération du président Mohamed Bazoum, et une transition pas trop longue.  Nul doute que le pouvoir en place à Niamey fera mine de traîner des pieds, et de marchander quelque peu. Mais, pour ce pouvoir, cette offre équivaudrait à une petite victoire. Pour ce qui est de la brièveté de la transition, il ne coûte rien aux putschistes de l’annoncer, quitte à prendre ensuite leur temps, et y rester deux ou trois fois plus longtemps, sans que quelque organisation que ce soit ne se risque à les en déloger. Surtout pas la Cédéao, virtuellement finie, qui peine tant à faire valoir son autorité. Finie, la Cédéao ? Risque-t-elle sérieusement de disparaître ?Elle pourrait, puisque les signes d’une décadence inéluctable sont là, que des dirigeants peu enclins à toute remise en cause pourraient feindre d’ignorer, encore un certain temps. Mais, les États membres de la Cédéao ont perdu l’essentiel des valeurs qui faisaient leur force. Dans le brouhaha des dérives putschistes, l’on a même entendu, ici ou là, quelques-uns tirer prétexte, ces derniers temps, de ce que la Cédéao était une communauté économique, pour lui dénier toute raison de se mêler de politique et de démocratie. Comme si la viabilité de tout regroupement économique ne reposait aussi sur des valeurs, une éthique. De la Communauté du charbon et de l’acier, dans les années 1950, à l’Union européenne, en passant par la Communauté économique européenne, l’Europe s’est construite par étapes successives, autour de biens alors indispensables à l’industrie automobile comme à l’armement. Mais, l’Union s’enrichissait aussi, au fil du temps, de valeurs de plus en plus élevées, tout comme certaines valeurs, depuis un demi-siècle, ont, au fur et à mesure, renforcés les intérêts économiques à la Cédéao. Il y a à peine dix ans, cette organisation était devenue une belle famille, incarnant les aspirations les plus nobles des peuples ouest-africains : État de droit, limitation des mandats, élections libres et transparentes… Ce bel édifice a subitement commencé à se fissurer, lorsque certains chefs d’État ont estimé devoir considérer ces valeurs communes comme autant d’options facultatives.Mais, il y a eu, la semaine dernière, à Abuja, une standing ovation pour George Weah, parce qu'il avait reconnu sa défaite à la présidentielle. N’est-ce pas la preuve que ces valeurs demeurent ? Oui. Sauf qu’il est vain d’acclamer le vaincu qui s’en va avec élégance, quand on manque de courage pour conspuer le battu qui s’incruste, envers et contre le choix des électeurs ! La fragilité de la Cédéao découle de la cohabitation, en son sein, de nations scrupuleusement respectueuses de la Constitution, avec d’autres, dans lesquelles on défigure et viole sans cesse la loi fondamentale. Elles ont peu à faire ensemble, et les reculs incessants de ces dernières années ont engendré une telle disparité entre ces peuples, que leurs dirigeants ne se valent pas, d’un État à l’autre. Voilà pourquoi la Cédéao doit impérativement se réinventer. Les récents regroupements entre dirigeants qui se sentiraient des affinités ont, au moins, le mérite d’une certaine sincérité, quel que soit le jugement que l’on peut porter, par ailleurs, sur les valeurs dont se revendiquent les uns et les autres.
12/16/20234 minutes, 7 seconds
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Que reste-t-il d'Houphouët-Boigny?

Outre la disparition de Nelson Mandela, cette semaine marquait le trentième anniversaire de la mort de Félix Houphouët-Boigny. Deux grands leaders africains. Mais autant l’apport de Mandela à l’Afrique et au monde semble reconnu, autant certains s’interrogent sur l’apport d’Houphouët-Boigny à l’Afrique, au-delà de son peuple. Un dirigeant, quel qu’il soit, se doit d’abord de se distinguer par le bien qu’il fait à son propre peuple. Vouloir comparer Houphouët-Boigny à Mandela serait vain, la notoriété de l'un tenant aussi au courage avec lequel il a subi plus d’un quart de siècle de prison, refusant toute compromission et préférant même y demeurer, plutôt que de recouvrer la liberté, aux dépens d’une partie des revendications de son peuple.Félix Houphouët-Boigny a conquis sa place dans l’Histoire par son intelligence politique, son habileté, une certaine vision, pour retourner sort et des situations a priori défavorables, au profit du bien-être des Ivoiriens. Que cela ait pu se faire, à l’occasion, aux dépens d’autres nations, est une réalité. Mais, comment reprocher à un dirigeant d’aimer son peuple un peu plus que les autres ? Des interrogations demeurent, quant à sa position et à son rôle dans la guerre du Biafra, au Nigeria, tout comme dans les déboires et la déstabilisation de Sékou Touré, en Guinée. Mais, dans l’ensemble, il a davantage œuvré pour son peuple que contre d’autres.Et si la Côte d’Ivoire, aujourd’hui, semble faire bonne mine dans la sous-région, c’est parce que, dès l’indépendance, il a osé des choix courageux, des orientations judicieuses, pour prévenir bien des obstacles qui guettent toute jeune nation. Il connaissait les atouts de son peuple, et avait une claire conscience de ses limites, par rapport aux autres.Le Sénégal, centre intellectuel de l’Afrique occidentale française, avait, sur « sa » Côte d’Ivoire, une avance a priori insurmontable, il le savait. La Guinée, au sous-sol gorgé de minerais, avait, sur son pays, une avance considérable, et de meilleures perspectives. La Haute-Volta (actuel Burkina), avec une population de solide constitution physique, avait les bras pour travailler la terre et la rendre féconde, il en avait conscience.  Le Dahomey (Bénin), le Sénégal et le Togo avaient une élite d’enseignants de qualité, dont ne disposait pas la Côte d’Ivoire, dans les années 50. Félix Houphouët-Boigny connaissait son pays, son peuple, mais aussi l’environnement sous-régional. Son intelligence visionnaire a consisté à s’employer à tirer le meilleur de ce voisinage.Grâce aux enseignants dahoméens, sénégalais et togolais, la Côte d’Ivoire rattrapera son retard initial pour - très vite - devancer tous ces pays du point de vue de l’éducation. Les travailleurs venus de Haute-Volta joueront un rôle déterminant pour propulser la Côte d’Ivoire au premier rang des producteurs mondiaux, de cacao notamment.Que pensent donc les Guinéens et les Nigérians de Félix Houphouët-Boigny ?Oui, pendant que Sékou Touré s’embourbait dans d’interminables palabres radiodiffusées avec ses ennemis réels ou supposés, Houphouët-Boigny faisait avancer son pays. Que le ‬« Vieux » ait facilité le transit d’armes à destination des sécessionnistes biafrais est un fait, certes, mais qui relève d’un cynisme alors à la mode, hélas ! Houphouët-Boigny était-il, finalement, plus coupable que les acteurs directs de cette guerre civile ?Au-delà du cynisme du « Vieux », face aux déboires de la Guinée et du Nigeria, la Côte d’Ivoire a su tirer le meilleur des atouts spécifiques aux peuples voisins, en attirant vers elle quantité de talents individuels. Il fut une période à laquelle plus de 40% de la population ivoirienne venait de l’étranger…Côte d’Ivoire, terre d’accueil ? Serait-ce donc cela, la clé du bonheur ?Dans cet esprit d’ouverture, « Le Vieux » avait attiré vers Abidjan les sièges de grandes institutions continentales. Comme la Banque africaine de développement, qui fait que l’on trouve, en Côte d’Ivoire, des ressortissants de tous les pays du continent. Chaque Africain, chaque citoyen du monde avait donc une raison de se croire chez lui, en terre ivoirienne. C’était peut-être là, l’apport de Félix Houphouët-Boigny à l’Afrique.À écouter aussiLa ruineuse mélodie de l’irresponsabilité
12/9/20234 minutes, 17 seconds
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Peuple trahi par ses élites politiques

Que faire, pour rétablir la confiance entre le peuple de RDC et les instances en charge des élections dans ce pays ? Pour que les résultats proclamés à l’issue des prochaines élections ne soient à nouveau contestés, et sources d’inutiles tensions ? De sérieuses complications font craindre l’impossibilité d’un déploiement, à temps, de la mission d’observation de l’Union européenne, pour les élections du 20 décembre, en RDC. En cause, notamment, les autorisations pour le matériel de communication indispensable aux observateurs. Faut-il, déjà, s’inquiéter pour la sincérité des scrutins présidentiel et législatifs ?On aimerait tant pouvoir dire que l’on est surpris. Mais, non ! Comme si ces contrariétés ne pouvaient s’éviter. Comme s’il fallait, à tout prix, quelques nuages dans le ciel de cette échéance cruciale, alors que cette mission d’observation indépendante, présentée comme la première depuis une décennie, constitue un gage de crédibilité, pour les scrutins, pour la sérénité des Congolais et des candidats engagés dans cette compétition.À lire aussiÉlections en RDC: un petit groupe d'experts de l'UE pourrait rester à KinshasaLes résultats, contestés, de la précédente présidentielle n’avaient pas vraiment reflété la vérité des urnes, rapportée par les observateurs de la société civile et de la Conférence épiscopale nationale du Congo. En septembre dernier, Corneille Nangaa, ex-président de la Commission électorale, reconnaissait même que des accords secrets avaient été scellés entre l’ancien président et celui à qui il avait choisi de céder le pouvoir. Ailleurs, il aurait fait l’objet de poursuites, pour la trahison passée. Mais, ainsi va le Congo ! Avec une élite vautrée dans un rapport mercantile et cupide au pouvoir, s’accommodant de la fraude et des tricheries, tant qu’elle y trouve son intérêt, pour ne choisir l’honnêteté qu’une fois sa place au bord de la mangeoire perdue.Lorsque l’on vote au Cap-Vert, l’opposition, pas plus que la majorité aux affaires, ne ressent le besoin d’observateurs étrangers pour croire en la sincérité des résultats. Les citoyens en charge des élections savent faire preuve d’impartialité. Si, en RDC comme dans certains autres pays, la méfiance est plutôt la règle, c’est à cause de la veulerie légendaire de ceux qui oublient être des arbitres crédibles du jeu électoral.Même s’ils n’étaient dus qu’à un malheureux concours de circonstances, ces blocages au déploiement des observateurs de l’Union européenne seront, d’office, mis au crédit de la malice du pouvoir. D’autant plus que, depuis que l’on feint d’être en démocratie en RDC, tous rivalisent de malice, pour ne jamais perdre.Le drame de ce Congo ne remonte-t-il pas à beaucoup plus loin ?Il est évident que depuis l’assassinat de Patrice Lumumba, l’essentiel de la classe politique congolaise n’a cessé, au fil des décennies, de déshonorer ce peuple. Il fallait, en effet, observer la condescendance avec laquelle les Congolais de Brazza ont longtemps traité – et traitent encore, aujourd’hui – ceux de Kinshasa, alors que le peuple de l’ex-Zaïre est doué, ingénieux, et n’a rien à envier aux Congolais de l’autre rive. Il se trouve qu’à Brazza, on a longtemps tiré un complexe de supériorité du statut de pays pétrolier, pour regarder de haut ceux que l’on continue d’appeler « Zaïrois ». L’or noir congolais semble pourtant dérisoire, au regard du scandale géologique que demeure le sous-sol de la RDC, sans doute un des territoires où l’on recense les plus forts pourcentages d’artistes de talent au kilomètre carré, en Afrique. Ils ont de l’or au bout des doigts, et pas seulement en matière musicale ! Mais, par la faute d’un leadership avilissant, ce peuple est humilié comme cela ne peut être permis.Ces comparaisons déplaisantes n’existent-elles pas aussi avec le Rwanda ?Absolument, et depuis deux décennies. Ainsi, en octobre 2004, Karel De Gucht, alors chef de la diplomatie belge, en tournée dans la région des Grands Lacs, affirmait, à Kinshasa, avoir rencontré, en RDC, « peu de responsables politiques qui lui aient laissé une impression convaincante ». À la différence, insistera-t-il, de ce qu’il avait éprouvé au Rwanda, où il y avait, « au moins, un État. Où l’on s'efforçait de gérer le pays de manière correcte ». En chœur, la classe politique congolaise lui conseillera de retourner à l'université « apprendre les prérequis de la diplomatie ». Mais, depuis vingt ans, la classe politique congolaise a-t-elle seulement cessé de lui donner raison ?
12/2/20234 minutes, 19 seconds
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La ruineuse mélodie de l’irresponsabilité

De son indépendance, chaque peuple se doit de faire un usage qui ne l'assigne pas aux seules récriminations sur le fait colonial et le mal qui a lui été fait. Une conscience nationale se nourrit aussi des difficultés vécues et des échecs surmontés. Madagascar, Liberia, bientôt la RDC, en attendant, début 2024, le Sénégal… Tandis qu’un sortant, battu, félicite, ici, le vainqueur, ailleurs, les principaux candidats dénoncent, en amont, des fraudes massives, et chaque présidentielle donne lieu à de perpétuels psychodrames. Comment expliquer une telle disparité du jeu électoral, en Afrique ?En matière d’État de droit et de démocratie, la si belle terminologie « Afrique », pour être unique, n’en revêt pas moins des réalités multiples, tout en nuances. Même lorsque l’on croit avoir décelé les subtilités déterminantes des particularités propres à certaines nations, il faut toujours prendre garde aux jugements définitifs. Même si, à l’œil nu, on peut observer que la plupart des pays du continent où les élections débouchent systématiquement sur des contestations, voire de la violence, se recensent parmi ceux qui ont connu la même histoire coloniale, ou parlent la même langue.Même si elles n’étaient qu’une malencontreuse coïncidence, ces réalités têtues, dénominateur commun aux cancres, mériteraient d’être prises en compte, plutôt que d’être ignorées avec dédain.Esquissez donc une liste des récentes élections contestées, et même des putschs, en Afrique, et vous serez surpris – et ce ne serait pas qu’une illusion d’optique – par leur concentration, aujourd’hui, parmi les nations que l’on désigne d'ordinaire comme des anciennes colonies françaises, ou plus généralement des francophones, comme la RDC, ancienne colonie belge, francophone, où la précédente présidentielle a accouché de résultats plus que troublants. À moins d’un mois de l’échéance, une partie des Congolais craint de voir sortir du chapeau un chef d’État que n’auraient pas choisi les électeurs dans l’isoloir.Il y a pourtant bien des contestations, ailleurs que dans les anciennes colonies françaises ou chez les francophones !Bien entendu ! D’où la nécessité d’une certaine nuance. Par deux fois, au Sénégal, un président sortant, battu, a même su s’éclipser, en félicitant le vainqueur : Abdou Diouf, en l’an 2000, et Abdoulaye Wade, en 2012. De magnifiques exceptions à la règle !…Tout comme on peut avoir le meilleur comme le pire, dans d’anciennes colonies britanniques. Comme les impressionnants exemples de Goodluck Jonathan, battu à la présidentielle de 2015, au Nigeria, après seulement un mandat, et qui s’en est allé, tout simplement, exactement comme John Dramani Mahama, battu dans des conditions identiques, en 2017, au Ghana. On oubliera, par contre, Raïla Odinga, qui n’a jamais vraiment accepté sa défaite face à William Ruto, l’an dernier, au Kenya. Voilà pourquoi nous ne parlons, ici, que de tendances générales, et de nuances…Mais la corrélation entre l’histoire coloniale et l’ancrage démocratique n’est-elle pas une nouvelle pierre dans le jardin de la France ?L’usage que chaque peuple fait de son indépendance est une réalité que l’on doit savoir, à un moment donné, dissocier du fait colonial. Dans la vie des êtres comme dans l’histoire des peuples, aucun dirigeant d’une nation, même amie, n’a à se soucier de vos intérêts au détriment de ceux de son propre peuple. En dépit d’une histoire coloniale douloureuse, certains États construisent le futur, sans se morfondre dans d’interminables récriminations.Peut-être l’Afrique devrait-elle financer des recherches, pour que les universitaires analysent ce phénomène et esquissent une solution à la concentration de catégories de pays ayant la même histoire ou la même langue officielle, parmi les bonnes ou moins bonnes démocraties.Après tout, durant trente ans, tous les peuples du continent ont à peu près commis les mêmes erreurs. En ont-ils tous tiré les leçons utiles ? Et si ceux qui nous semblent, aujourd’hui, plus enclins à la transparence électorale étaient ceux qui, au fil des difficultés et des échecs, ont su bâtir une conscience nationale, en payant, chaque fois, le prix qui convient ! Et, qui sait, le retard qu’accusent les autres, tient-il au fait d’avoir passé six décennies à attendre d’un tuteur parti, mais omniprésent, les interventions et coups de main, pour rattraper leurs fautes, couvrir leurs déficits, tout en se laissant bercer par la ruineuse mélodie de l’irresponsabilité !
11/25/20234 minutes, 19 seconds
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Les dieux de la courte échelle

L'ancien Premier ministre et président de l'Assemblée nationale de Côte d'Ivoire, de retour au-devant de la scène, semble en vouloir tout particulièrement à l'actuel chef de l'État, dont il se dit « le bienfaiteur », sans pour autant préciser en quoi ont effectivement consisté lesdits bienfaits. Nombre de ses concitoyens auraient plutôt tendance à considérer qu'il a, surtout, eu beaucoup de chance, en politique. Guillaume Soro, à Niamey, c’était l’image de la semaine. Pourquoi le général Tiani, chef de la junte nigérienne, qui a déjà tant de mal à se faire accepter par les autres États, reçoit-il de la sorte un opposant en délicatesse avec le pouvoir ivoirien ?En Afrique, nombre de chefs d’État affectionnent régler les inimitiés avec leurs pairs par un soutien perfide à leurs opposants respectifs. Accueil, facilités financières et, à l’occasion, de quoi déstabiliser franchement un régime. Certains opposants en jouent, qui savent identifier les dirigeants hostiles aux leurs, pour se voir offrir de quoi les mettre dans l’embarras. C’est à cela que jouaient le général Tiani et Guillaume Soro devant les caméras. D’ordinaire, c’est plus discret, et il faut, à certains chefs d’État, des années pour réaliser que leur principal opposant émarge chez tel de leurs homologues, qu’ils détestent.Mais le général Tiani voulait, à l’évidence, que l’on sache, à Abidjan, qu’il recevait Guillaume Soro. Ce n’est pas sans risque. Certains se souviennent sans doute de Salif Diallo, homme d’État burkinabè, en rupture ouverte avec Blaise Compaoré, accueilli à Niamey, discrètement, mais à bras ouverts, par l’ancien président Mahamadou Issoufou. Sachant la capacité de nuisance du président du Faso, son homologue nigérien avait pris soin de le prévenir. Blaise Compaoré feignit de comprendre. Mais, se préparait aussitôt à déstabiliser le Niger, notamment en soutenant son principal opposant. Et Compaoré y serait parvenu, si l’insurrection d’octobre 2014 n’avait emporté son régime.La pratique était-elle aussi répandue que cela ?Répandue à un point que vous ne pouvez imaginer. Les opposants à Sékou Touré étaient accueillis à bras ouverts dans la Côte d’Ivoire d’Houphouët-Boigny, de juteuses opportunités d’affaires à la clé. De nombreux opposants d’Afrique francophone trouvaient, dans le Gabon d’Omar Bongo, les soutiens dont ils pouvaient avoir besoin… Les opposants de Sao Tomé recevaient, en Angola, des soutiens utiles. Mais, un opposant pouvait voir sa source, du jour au lendemain, parce que les deux chefs d’État avaient fumé le calumet de la paix. Ainsi, lorsque, vers la fin des années 1970, Sékou Touré et Houphouët-Boigny ont normalisé leurs relations, les opposants guinéens avaient été sommés d’aller à Conakry se réconcilier avec Sékou Touré. Ceux qui n’ont pas obtempéré ne tarderont pas à le sentir au portefeuille.Il n’y a donc, finalement, rien d’anormal dans ce qui vient de se produire à Niamey. Rien à reprocher à Soro et Tiani…Rien, en effet. Seulement, du temps de la rébellion ivoirienne, Soro était vraiment chez lui, à Ouaga, où convergeait le butin engrangé dans la moitié nord de la Côte d’Ivoire, contrôlée par ses troupes. Le Niger n’a pas de telles facilités à lui offrir. De Niamey, il devra donc se contenter d’user de la seule arme qu’il lui reste : le verbe. En espérant que les Nigériens ne se lasseront pas trop vite de ses vociférations, et de ce besoin de rappeler sans cesse qu’il est « le bienfaiteur » d’Alassane Ouattara, qui lui devrait d’être devenu le chef d’État qu’il est.Ce procès en ingratitude est à la fois monotone et pathétique, au regard du destin de cet ancien leader syndical étudiant, qui a ressurgi, en 2002, comme porte-parole et leader d’une rébellion armée en panne de chef. Tout s’est accéléré, en février 2003, lorsque les rebelles, devenus Forces nouvelles, récoltèrent des postes ministériels, dont un pour l’ancien étudiant. 2005. Guillaume Soro est ministre d’État. Puis, il devient, en 2007, Premier ministre. De Laurent Gbagbo, puis d’Alassane Ouattara. Il est de plus en plus indispensable. Élu président de l’Assemblée nationale, en mars 2012, il restera au perchoir jusqu’à sa disgrâce, en 2019. En raison du rôle qu’il estimait avoir joué pour hisser Ouattara à la magistrature suprême, il pensait que ce dernier lui vouerait une gratitude à vie.D’où son amertume, d’autant plus pathétique qu’il feint d’ignorer que, pour engranger aussi facilement pouvoir, gloire, et puissance dans ce jeu de la politique, il lui a souvent fallu forcer les dieux de la courte-échelle.
11/18/20234 minutes, 19 seconds
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Guinée: en attendant des dirigeants d’envergure

Autant certains s’amusent du caractère rocambolesque de l’évasion de prison, le 4 novembre, du capitaine Moussa Dadis Camara et de ses codétenus, autant une partie de l’opinion, en Guinée, s’émeut sérieusement des incidences de cette expédition sur le procès en cours de certains membres de la junte au pouvoir lors des massacres du 28 septembre 2009. Les inquiétudes des victimes peuvent-elles se comprendre ? Pour les victimes du massacre du stade du 28-Septembre ou leurs survivants, il est légitime de s’inquiéter. Que le colonel Claude Pivi, toujours en cavale, soit rattrapé ou pas, cette tentative demeure préoccupante. Car, le commando à l’origine de cette évasion a fait la preuve de sa capacité de nuisance, en extrayant aussi facilement ces détenus de haute importance d’une prison nichée au cœur d’un environnement parmi les mieux sécurisés de Conakry.Après une telle démonstration, d’aucuns pourraient hésiter à témoigner contre ces officiers impliqués dans cette tuerie parmi les plus sanglantes de la Guinée indépendante. Et ces militaires font d’autant plus peur qu’ils demeurent sans remords et n’ont même pas le courage d’assumer les actes de leur junte, au nom de laquelle des soldats ont brutalisé les Guinéens, violé des femmes, ensanglanté Conakry et, en l’espace d’une après-midi, tué plus de 150 personnes. C’est un réel drame continental que d’imaginer cette Guinée, si grande et si belle, pour laquelle la jeunesse africaine, à la fin des années 1950, était prête à tout donner, ait pu échouer aussi facilement entre les mains d’individus de si peu d’envergure.Pourquoi donc la jeunesse africaine était-elle prête à tout donner pour la Guinée ?Parce que la France gaulliste s’employait à faire payer à Sékou Touré l’affront du « non » au général De Gaulle, le 28 septembre 1958. La France sevrait la Guinée d’enseignants, de cadres et de moyens. Cette indépendance-là a été un abandon, et nombre de jeunes Africains, frais émoulus des universités et autres grandes écoles, choisissaient de s’installer à Conakry, plutôt que de rentrer dans leur patrie. Certains écourtaient même leurs études, pour aller servir en Guinée. Sékou Touré, acculé de toutes parts, en devient paranoïaque et, bientôt, le tyran irascible que l’on sait. Aujourd’hui encore, certains imputent, au moins en partie, la dictature de Sékou Touré à la France du général De Gaulle.Cela n’excuse en rien le tort que Dadis Camara et ses amis feront plus tard aux Guinéens. Mais l’histoire des peuples est un tel enchevêtrement de causes et de conséquences. Ainsi, la dictature subie sous Ahmed Sékou Touré pousse la Guinée à devenir, dans les décennies 1970 et 1980, une des nations africaines à disposer, dans sa diaspora, d’un nombre élevé d’intellectuels et de cadres bien formés. Contraints de fuir la dictature et un système éducatif relativement au rabais, les jeunes Guinéens, conscients de ce qu’il leur fallait être parmi les meilleurs pour espérer réussir, en exil, font de brillantes études et se surpassent, pour figurer parmi les meilleurs. De la dictature a donc surgi un abondant vivier de matière grise, en exil, hélas !Ces cerveaux ont dû, pour la plupart, rentrer d’exil, après la mort de Sékou Touré, en 1984. Qu’en a donc fait la Guinée ?Certains sont rentrés, mais pas la plupart. Car, le général Lansana Conté ne constituait pas une véritable rupture, par rapport à Sékou Touré. Et ceux qui rentraient étaient quelque peu marginalisés par ceux restés au bercail, qui leur en voulaient d’être partis goûter au bonheur à l’étranger, pendant que eux, subissaient les réalités. Les manants, avec une pointe d’amertume et de rejet, traitaient les exilés de « diaspos ». Las d’être accueillis comme des étrangers dans leur propre pays, beaucoup repartiront. Ils sont de plus en plus nombreux à regagner la Guinée, aujourd’hui, mais l’antagonisme demeure, et nuit sournoisement. Voilà pourquoi – et comment – avec autant de têtes bien faites et d’aussi abondantes richesses naturelles, cette Guinée échoue entre les mains des Dadis Camara, Pivi et autres dirigeants de peu d’envergure...
11/11/20234 minutes, 11 seconds
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Assassins de journalistes: de mauvais calculs…

Pour des préoccupations alimentaires, le tueur va souvent au-devant des souhaits de celui qui l’aide ou le nourrit, et qu’il estime visé par les enquêtes trop critiques du journaliste. Hôtel Ivoire, Palais du Luxembourg, Bibliothèque nationale François Mitterrand… De Paris à Abidjan, le dixième anniversaire de l’assassinat, le 2 novembre 2013, de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, à  Kidal, au Mali, a été pleinement commémoré par RFI et l’Association des Amis de nos deux confrères.  En attendant de voir la justice passer, peut-on, au moins, se consoler de ces beaux hommages rendus dans des cadres plutôt prestigieux ?L’on peut se réjouir, en effet, des hommages et de la perpétuation de cette bourse Ghislaine Dupont - Claude Verlon, décernée à deux lauréats, chaque année, au terme d’une formation dispensée à une vingtaine de journalistes et techniciens de reportage africains. C’est, désormais, une institution, d’autant plus utile que l’on ne cesse de s’interroger sur la difficulté du métier de journaliste dans une certaine Afrique.Souvent indésirables, mais toujours indispensables, les journalistes, par leur curiosité, dérangent toujours les dirigeants politiques, qui rechignent à s’expliquer ou à rendre des comptes. Même dans les grandes démocraties, les journalistes sérieux et exigeants font peur, depuis que, par leurs enquêtes, Bob Woodward et Carl Bernstein du Washington Post ont, de fait, contraint le président Richard Nixon à la démission, en août 1974.Détester un journaliste, soit ! Mais, vouloir le faire tuer est antidémocratique… Sans doute y en a-t-il qui, par moments, auraient envie d’étrangler tel ou tel journaliste, trop…  insistant. Mais il n’y a guère que dans certains types de régimes que l’on ose attenter à la vie d’un journaliste. Ceux qui ont commandité l’enlèvement et l’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon se rapprochent davantage des trafiquants et autres bandits de grands chemins, qui s’abritent derrière de douteuses idéologies politico-religieuses, pour courir après de juteuses rançons. Même ceux-là auraient gardé nos deux confrères en vie, pour les monnayer, si, trahis par la mécanique, ils n’avaient perdu leur sang-froid. Ces assassinats relevaient d’une certaine… inintelligence.Par contre, souvenez-vous de Jean Hélène, abattu, il y a tout juste vingt ans, par un policier zélé, qui avait peut-être entendu un de ses patrons (ou proche, bien placé au bord de la « mangeoire ») se plaindre du travail du correspondant de RFI à Abidjan. Au nom des miettes que ce sergent pouvait recueillir auprès dudit patron, il s’est comporté comme si le travail de Jean Hélène était une menace pour sa panse. Il a donc armé sa kalachnikov, pour l’assassiner d’une balle en pleine tête. Pour ce meurtre gratuit, auquel le tribunal militaire a cru devoir trouver des circonstances atténuantes, il a écopé de dix-sept ans de prison. De telles dérives découlent du rapport mercantile qu’ont nombre de politiciens africains au pouvoir, et que l’on retrouve dans des assassinats comme ceux de Norbert Zongo, en décembre 1998, au Burkina ou, plus récemment, de Martinez Zogo, au Cameroun. Pour des préoccupations alimentaires, le tueur va donc au-devant des souhaits de celui qui l’aide ou le nourrit, et qu’il estime visé par les enquêtes trop critiques du journaliste.Enquêter sur un homme politique puissant serait-il donc suicidaire ? Oui. Ces puissants et leurs serviteurs zélés devraient pourtant savoir que le journaliste sérieux, dont ils désapprouvent aujourd’hui les critiques, peut, demain, les défendre, lorsque à leur tour, ils auront, eux-mêmes, perdu le pouvoir, victimes, des injustices de leurs successeurs. Les bouleversements politiques en cours, ici et là sur le continent, indiquent que le fait d’être au pouvoir aujourd’hui ne prémunit nullement contre une cure d’opposition. Détester un journaliste objectif et courageux, au point de vouloir l’assassiner, revient donc à se priver d’une plume ou d’une voix qui pourrait, demain, voler à votre secours. Tout comme il met à nu vos excès et abus d'aujourd'hui, vous pourriez vous réjouir de voir ce journaliste attaché aux principes plutôt qu’à un régime ou à des intérêts partisans dénoncer, demain, les injustices dont, à votre tour, vous seriez victimes.
11/4/20234 minutes, 22 seconds
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Du bon usage du Panafricanisme

La portée de la semaine de réflexion que vient d'organiser, à Conakry, l'historienne Safiatou Diallo sur le panafricanisme, est une œuvre de salubrité publique, dont la portée dépasse largement les frontières de son pays, la Guinée. Ce 28 octobre s’achève, à Conakry, « La semaine de l’intégration africaine », ponctuée par une série de colloques, dans trois des principales universités de la capitale. Faut-il, sans attendre de savoir si cela a aidé les Guinéens à mieux s’imprégner du panafricanisme ou pas, se féliciter d’une telle initiative ? Il était temps, en tout cas, qu’une certaine Afrique prenne le temps de se pencher sur le panafricanisme, belle idée, conçue, il y a plus d’un siècle, par des intelligences supérieures, mais qui n’en finit pas d’être pervertie, à des fins parfois mercantiles, hélas ! Toutes sortes de prophètes autoproclamés se saisissent de petits bouts de connaissances pour, y compris en abusant de la crédulité d’une couche de l’opinion, mettre le panafricanisme au service de causes à mille lieues des rêves des pères du concept. Exactement comme ces manipulateurs de consciences qui s’emparent d’extraits mal digérés de livres saints pour endoctriner tel public malléable. Le pire est que, grâce aux réseaux sociaux, ces manipulateurs parviennent souvent à supplanter les historiens et autres véritables spécialistes du panafricanisme, pour en faire librement leur gagne-pain, sinon un métier, qu’ils exercent sans s’embarrasser de règles déontologiques ou morales.Le panafricanisme se définissant aussi comme une idéologie, n’ont-ils pas le droit d’en faire l’usage qu’ils désirent ?Peut-être avez-vous entendu, au micro de RFI, cet auditeur de Conakry qui, citant nommément un « panafricaniste professionnel », déplorait que ce dernier s’en serve pour « rejeter les autres ». Faire du panafricanisme l’usage que l’on veut revient, ici, à réduire l’Afrique à devoir se définir dans l’adversité ou le rejet des autres, hélas !Ceux qui ont conçu le panafricanisme étaient de ces figures concourant à la formation de l'opinion publique, que l’on appelait, jadis, des publicistes. C’était, une idéologie de combat, certes, mais la réflexion de haut niveau avait prééminence sur la véhémence et la violence verbale. Il n’est point besoin de haïr les autres pour s’aimer soi-même. Nombre d’analystes situaient volontiers les origines du panafricanisme à la naissance, en janvier 1804, d’Haïti, premier État noir et deuxième État indépendant des Amériques, après les Etats-Unis. Mais nombre d’historiens estiment que le panafricanisme a surgi, dans le dernier tiers du XIXe siècle, des profondeurs des âmes meurtries des Noirs d’origine africaine installés dans les Antilles anglaises et aux Etats-Unis. Les artisans du concept rêvaient alors d’œuvrer aux retrouvailles entre les êtres arrachés de force à la mère-Afrique et leurs frères du continent, en libérant ces peuples de la domination et de l’exploitation, et en contribuant à la régénération et à la renaissance des peuples noirs, en Afrique et ailleurs.Que de chemin parcouru, depuis le premier Congrès pan-nègre, tenu en l’an 1900, à Londres !II y en a eu un deuxième, en 1912, à Tuskege, aux Etats-Unis. De 1919 à 1945, les congrès panafricains s’enchaînent : Paris, Bruxelles, Londres, Lisbonne, New York puis, en 1945, Manchester, qui décide d’implanter le mouvement en terre africaine. À l’origine, le Libérien Edward Wilmot Blyden apparaissait comme le pionnier du panafricanisme, avant que le mouvement n’émigre vers les Antilles britanniques, sous le leadership du Trinidadien Henry-Sylvester Williams, puis vers les États-Unis et en Amérique du Nord, où les Noirs s’en serviront pour combattre la ségrégation raciale. La liste des héros s’allonge, au fil des ans : W.E.B. Du Bois (William Edward Burghardt Du Bois), Alan Locke, Jean Price Mars, Marcus Garvey, et tant d’autres dont les noms, selon la formule de Léopold Sédar Senghor, sonnaient comme un manifeste. À l’instar des Guyanais M.T.R. Makonnen et Peter Milliard, du Trinidadien George Padmore, des Africains Wallace Johnson, Jomo Kenyatta, Kwame Nkrumah, Nmandi Azikiwe, Peter Abrahams...Dès le départ, le panafricanisme induisait l’idée des États-Unis d’Afrique. Mais, à cause des errements depuis les indépendances, l’Afrique n’en a jamais été autant éloignée. Voilà pourquoi cette petite semaine de réflexion sur le panafricanisme a pu être ressentie comme une œuvre de salubrité publique.
10/28/20234 minutes, 26 seconds
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Des putschistes talentueux

Dans une Afrique où les putschistes, d'un pays à l'autre, ne se valent vraiment pas, quitte à se retrouver sous le joug d’un militaire, les peuples ont le droit, et même le devoir d'exiger les meilleurs. À Niamey, la junte au pouvoir accuse de tentative d’évasion Mohamed Bazoum, qu’ils détenaient avec son épouse et un de ses fils, depuis le coup d’État du 26 juillet dernier. Les avocats du président dénoncent un montage de toutes pièces. Pourquoi ne signe-t-il pas simplement la lettre de démission que semblent lui réclamer les nouveaux maîtres du Niger, plutôt que de risquer sa vie et celles des siens ? L’on imagine, en effet, que c’est à l’éventualité d’une issue fatale que pensait la junte, en qualifiant cette tentative présumée d’attitude irresponsable. Quant à la vraisemblance d’une telle évasion, d’aucuns se demandent comment Mohamed Bazoum, ex-ministre d’État en charge de l’Intérieur et de la Sécurité publique, peut risquer une fuite aussi rocambolesque, dans un environnement qu’il sait tortueux et sur militarisé. En attendant qu’éclate, un jour, la vérité, l’on s’interrogera sur l’utilité, pour les militaires au pouvoir à Niamey, de le maintenir en détention, alors qu’ils semblent si certains d’avoir réussi leur putsch, et même convaincus d’en avoir tiré une certaine popularité…Une démission serait une forme de légalisation du coup d’État.Prendre le pouvoir, l’assumer tant bien que mal, pour venir, ensuite, exiger une lettre de démission, juste pour y mettre les formes, n’est pas, de la part des putschistes, une preuve de très grande confiance en ce qu’ils font, et en ce qu’ils sont. Les militaires qui ont renversé Ali Bongo au Gabon ne se perdent pas tant en d’aussi vaines contorsions, pour faire croire qu’ils se seraient installés au pouvoir, à la suite de la démission du chef de l’État. Ils l’ont renversé ! Et, en moins de deux semaines, le général Nguema a rendu sa liberté de mouvement au président déchu. Un travail propre. C’est aussi à de tels détails que s’apprécie la qualité des putschs et des putschistes.Certains putschistes pourraient vivre de telles comparaisons comme du mépris.Dans une petite vie de journaliste, l’on a forcément l’occasion de côtoyer des militaires de grande qualité, bien formés, et qui, au-delà des études et des diplômes, ont une certaine intelligence du terroir. Tel ce pilote, tout en maîtrise, aux commandes d’un Hercule C-130 de l’armée de l’air, qui réagissait avec perspicacité, transportant secours, secouristes et autres victimes, atténuant le désarroi que semait, naguère, un volcan en éruption aux alentours du lac Nyos, dans l’ouest du Cameroun.Tout aussi admirable, cet autre pilote de l’armée de l’air, aux commandes d’un avion beaucoup plus modeste, mais qui fait courageusement ses navettes entre Agadès et diverses localités du Niger. Et, tout simplement impressionnant, ce général camerounais, aujourd’hui disparu, homme de très grande classe, brillant officier, futur chef d’état-major de l’armée de l’air, Jean Nganso Sunji. Ce matheux sera, en 1958, le premier élève originaire d’Afrique noire à intégrer l’École polytechnique, en France. Ingénieur passé par l’École nationale des Ponts et chaussées, ce parachutiste bardé de diplômes, non seulement n’a pas été putschiste, mais a su, en avril 1984, aider à déjouer le projet de jeunes officiers qui s’étaient mis en tête de prendre le pouvoir, à Yaoundé. Oui, en pensant à de tels hommes, l’on se dit que, quitte à subir le joug d’un militaire, autant prendre les meilleurs.Rien à voir avec ceux qui s’emparent du pouvoir, juste parce qu’ils ont, pour outil de travail, des armes, qu’ils retournaient naguère contre les populations, dans une servilité au profit de ces mêmes dirigeants qu’ils renversent, un jour, parce qu’ils pensent que leur tour est venu. Jerry Rawlings a pris le pouvoir au Ghana, le 4 juin 1979. Trois mois plus tard, le 24 septembre, il remettait le pouvoir à un civil, élu, à la différence de ces militaires qui commencent par demander une transition de deux ou trois ans, puis, de rallonge en rallonge, s’installent dans un bail emphytéotique, souvent pour rattraper les lacunes d’une vie quelconque.
10/21/20234 minutes, 24 seconds
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Les relations entre l’Afrique et l’État hébreu, complexes et illisibles

Que reste-t-il donc, aujourd’hui, des relations saines qu'entretenaient Israël et l’Afrique, entre 1958 et 1973, sous Golda Meir ? Avec les tragiques événements en cours entre Israël et la bande de Gaza, ressurgit, plus illisible que jamais, toute la complexité des relations entre l’Afrique et l’État hébreu. Peut-on dire que les gouvernements africains, majoritairement, soutiennent Israël, et que les peuples, eux, s’identifient plutôt au peuple palestinien ?Il faudrait introduire une multitude de nuances, pour ne pas risquer de simplifier à l’excès. D’autant que, parmi ceux qui se rangent du côté du peuple palestinien, les motivations sont diverses, sinon contradictoires. Aussi peu politiquement correct que cela puisse sembler, il faut, par exemple, confesser qu’en Afrique, le soutien à la cause palestinienne repose parfois sur des considérations d’ordre confessionnel. Tel musulman estimerait devoir être solidaire des Palestiniens, qu’il perçoit comme majoritairement musulmans. Il en est aussi qui soutiennent les Palestiniens, en réaction aux injustices qu’ils subissent. Il en est même qui se rangent du côté de ce peuple, simplement parce que les Israéliens, eux, ont le soutien des États-Unis et, plus largement, de l’Occident.Le débat est tellement faussé, que l’on en vient à confondre allègrement les nations et les peuples avec leurs dirigeants. Et quels dirigeants ! Le Hamas a déclenché les hostilités, et se retrouve, de fait, leader d’un peuple dont le vrai dirigeant est absent, totalement défaillant. Ou faible, comme l’actuel Premier ministre israélien qui, pour sauver ce qu’il lui reste d’avenir, n’a plus que la guerre, qu’il fera avec l’énergie du désespoir.Que dire des gouvernements africains qui se situent du côté des Palestiniens ou d’Israël ?Certains soutiens aux Palestiniens vont de soi comme l'Algérie et la Tunisie. Celui, sans équivoque, de l’Afrique du Sud, aussi. Il repose sur des principes et une conscience militante ancienne, que nul dirigeant du parti Congrès national africain (ANC) ne renierait. Si le positionnement de certains gouvernements aux côtés de l’État hébreu se fonde sur des principes, contre les actions violentes, condamnables, du Hamas, certains autres semblent totalement douteux, parce que intéressés. Comme ceux de ces dirigeants africains qui, pour leur sécurité et la survie de leur régime, sollicitent l’expertise d’agents israéliens, qu’ils paient au prix fort. Le reste relève de la reconnaissance du ventre.L’Afrique a quand même, par le passé, entretenu avec l’État hébreu, des relations saines, de grande qualité.De 1958 à 1973, sous l’impulsion de Golda Meir, ministre des Affaires étrangères puis Premier ministre, des milliers d’experts israéliens ont aidé les États nouvellement indépendants d’Afrique. Parallèlement, Israël accueillait, pour les former dans divers domaines, une multitude de jeunes Africains.« Nous avons partagé avec les Africains non seulement les défis qui vont avec la nécessité d’un développement rapide, mais aussi le souvenir de siècles de souffrances. Oppression, discrimination, esclavage, ce ne sont pas là de simples clichés, pour les Africains, comme pour les Juifs », écrit Golda Meir dans ses mémoires.Et de citer Théodor Herzl, qui écrivait, en 1902, à propos de l’Afrique : « Il est encore une autre question soulevée par le désastre des nations, qui demeure sans solution jusqu’à ce jour, et dont la tragédie profonde ne peut être appréhendée que par un Juif. C’est la question africaine. La traite de ces êtres humains qui, seulement parce qu’ils étaient noirs, étaient volés comme du bétail, faits prisonniers, capturés, vendus. Leurs enfants grandissaient en terre étrangère, objets de mépris et d’hostilité, à cause de la couleur de leur peau. [...] Je n’ai pas honte de dire, dussé-je m’exposer au ridicule, ce faisant, que dès lors que j’aurai assisté à la rédemption des Juifs, de mon peuple, mon vœu sera d’assister à celle des Africains. » Golda Meir aimait citer à ses amis africains ces propos de Theodor Herzl, dont un des plus grands admirateurs était Edward Wilmot Blyden, du Liberia, un des véritables pères du panafricanisme. Que reste-t-il donc, aujourd’hui, des relations saines entre Israël et l’Afrique ?
10/14/20234 minutes, 14 seconds
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RDC: tous chefs d'État!

Que reste-t-il donc de conscience morale à un peuple, si ceux qui en ont l'étoffe et la qualité choisissent tous de briguer des fonctions exécutives ? Voilà une question que, plus que jamais, l'on devrait se poser à Kinshasa, à Bukavu, et ailleurs en RD Congo…  De nombreux Congolais s’y attendaient sans doute, mais la plupart semblent surpris par la candidature du docteur Denis Mukwege. Il y aura donc un Nobel sur la ligne de départ de la présidentielle du 20 décembre prochain, en RDC. Pour autant, la déclaration du célèbre gynécologue ne semble pas avoir déclenché un enthousiasme à la mesure de sa notoriété. Comment expliquer ce décalage ?Peut-être n’attendaient-ils tout simplement pas leur illustre concitoyen dans une course à la magistrature suprême. Les Congolais l’avaient hissé sur un piédestal, pour son admirable dévouement, dans le Sud-Kivu, au service des survivantes des violences sexuelles, ces femmes dévastées dans leur chair par d’authentiques criminels de guerre. Le docteur Mukwege avait conquis le respect de l’Afrique et du monde ; il était récompensé par de prestigieuses distinctions, dont, en 2018, le prix Nobel de la paix, qui l’a définitivement placé au-dessus de la mêlée, de la haine, de la médiocrité et d’autres tares caractéristiques de la vie politique congolaise.Certains en ont déduit qu’il pouvait incarner le salut de ce peuple longtemps bafoué par des dirigeants indignes. Devait-il, pour autant, se porter candidat à une présidentielle déjà largement encombrée ? C’est là que surgit la circonspection, qui explique sans doute pourquoi certains hésitent tant à s’enthousiasmer pour cette candidature.Qu’aurait-il dû faire ? Il estime devoir se sacrifier pour sauver la patrie. « Je ne vais pas attendre 2028. Demain, ce sera trop tard », a-t-il dit. N’est-ce pas clair ?Dire cela, comme cela, reviendrait à prétendre que lui seul peut sauver la patrie, et uniquement en étant chef de l’État. Double erreur ! S’il peut être un bon chef d’État – ce qui n’est, en rien, une certitude, en dépit de son parcours admirable et du Nobel –, son profil est plutôt de ceux que les leaders s’entendent généralement pour aller chercher, comme un recours fédérateur. Or, ici, c’est lui qui se proclame, soutenu par un groupe de personnes, certes, respectables, mais il n’est guère que le vingt-et…-quelquième facteur de division, et ne peut même pas revendiquer le label de la société civile, cette dernière ayant désigné un autre candidat. Pour espérer être élu, il devra donc, d’une manière ou d’une autre, user de ces mêmes méthodes qui poussent parfois à se demander si la politique n’est pas, décidément, un métier de voyous. Ses adversaires vont désormais se croire autorisés à le traiter comme ils se traitent entre eux. Aucune mesquinerie ne lui sera épargnée. Et, sur ce théâtre, il pourrait vite se trouver désemparé.Comment peut-il espérer sauver la patrie, sans entrer en scène ?Étant là où il était jusqu’à présent, faisant ce qu’il faisait depuis 1999, il était infiniment plus important et plus utile à son peuple que nombre de ces chefs d’État qui n’ont cessé de bafouer la dignité du Congo et des Congolais. Il pouvait parfaitement contribuer à sauver la patrie en étant, simplement, une conscience morale, un faiseur de roi, pourquoi pas ! Il aurait pu pousser la multitude à s’unir, pour le sursaut dont lui-même dit rêver. Il aurait pu raisonner ces ambitions éparses, propres à écarteler à mort la RDC. Surtout, il aurait pu être l’arbitre, au-dessus de la mêlée, pour rappeler, y compris le futur président, à ses obligations, et la classe politique à ses responsabilités. Les peuples qui n’ont pas de tels repères, de telles consciences morales, sombrent toujours plus facilement que les autres.Désormais acteur, il pourrait, s’il venait à être élu, se trouver débordé par la gloutonnerie de certains de ceux qui le poussent aujourd’hui à soi-disant sauver la patrie, mais espèrent, secrètement, se faire surtout une place au bord de la mangeoire, pour, dans son ombre, perpétuer l’œuvre de prédation… Ils se serviraient donc de lui !
10/7/20234 minutes, 10 seconds
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L'appétit grandissant pour les coups d'État

Avec des peuples tellement désespérés qu'ils en sont, à présent, à acclamer des putschistes qu'ils n'ont pas choisis et dont ils ignoraient parfois jusqu'à l'existence, il sera de plus en plus malaisé de dénoncer l'appétit grandissant pour le pouvoir dans certaines armées africaines. Pour le meilleur, parfois, et pour le pire, souvent, l'Afrique n'aurait donc plus qu'à subir. Pour marquer le premier anniversaire de sa prise du pouvoir à Ouagadougou, le capitaine Ibrahim Traoré a accordé, vendredi 29 septembre à nos confrères burkinabè, une interview, diffusée par la Télévision nationale. Si l’on en croit le Parquet militaire, l’événement a failli être gâché par un coup d’État, révélé ce 27 septembre. Que faut-il donc penser de cette tentative déjouée ?Peut-être faut-il, avant tout, insister sur la préciosité des termes choisis pour décrire ce « complot contre la sûreté de l’État ». On parle de « tentative avérée », de « témoignages dignes de foi ». Ce que d’aucuns percevraient comme le signe que les accusateurs ne sont pas certains d’être convaincants. Et on appelle officiellement les citoyens à venir témoigner, comme un appel à la délation, pour conforter un dossier encore un peu mince.Ce complot peut être réel. Mais alors, les termes dont use le capitaine pour qualifier ses camarades putschistes rappellent ceux qu’utilisaient, autrefois, les CDR, redoutables Comités de défense de la révolution, pour mobiliser contre d’hypothétiques ennemis de l’intérieur.Il parlait, en effet, de « valets locaux de l’impérialisme ». C’est juste le vocabulaire marxiste… Peut-être existent-ils, ces « valets locaux ». Mais, franchement, cette dialectique, dont les Béninois, les Guinéens, les Éthiopiens et tant d’autres peuples, en Afrique, ont été saoulés des années durant, semble désuet. D’ailleurs, il ne visait qu’à les distraire de l’essentiel. Ils s'en sont aperçus plus tard. Et l’Histoire a amplement prouvé que l’idéologie qui portait ce vocabulaire est aussi un échec politique, économique, et même du point de vue des droits de l’homme.Quant à l’impérialisme, les Russes s’en rendraient-ils moins coupables, dans ce qu’ils considèrent comme leur arrière-cour, que les Américains, dans les Caraïbes, l’Amérique centrale, et même plus bas ? Ou la France, en Afrique ? Toute puissance a ses velléités impérialistes, dans un rayon d’action variant, en fonction de ses intérêts du moment. À l’Afrique de se construire de façon être moins vulnérable à l’appétit des impérialistes de toutes les couleurs. C’est davantage une question de mentalité et de détermination, que de ce type de discours, pour lequel les Africains ont déjà donné.Il n’empêche, le dirigeant burkinabè a le droit de dénoncer un coup d’État qui le viserait…Bien sûr ! Mais, que l’on ne nous sommes pas de compatir, après nous avoir demandé d’applaudir le coup d’État qui l’a porté, lui, au pouvoir. Car, contrairement à ce qu’il affirmait vendredi, ce n’est pas par la volonté du peuple qu’il est là. Il a pris pouvoir, puis s’est fait acclamer. Par des gens de qualité, certes, mais aussi par beaucoup de Burkinabè légitimement frustrés, sinon aigris. Mais, qui sait, un autre de ses camarades militaires, peut-être plus valable, peut-être plus structuré que lui, demain, se ferait ovationner de la même façon, ou davantage, par un peuple désabusé, qui cherche désespérément un sauveur !Quitte à subir des militaires, si, au moins, les peuples pouvaient avoir les meilleurs, les plus intègres, les plus consciencieux et, pourquoi pas, les plus brillants. Or, jusqu’à ce qu’ils fassent la preuve de leur génie ou de leur incurie, les putschistes ne sont qu’une plongée dans l’inconnu. Pour le meilleur, parfois, pour le pire, souvent.Il se trouve que les nations qui avancent réellement en Afrique sont, justement, celles qui ont les meilleures armées, des militaires qui ne tirent pas à balles réelles sur des populations aux mains nues, ne se font pas la guerre pour le pouvoir d’État, dans la capitale, alors qu’ils accumulent échecs après déroutes, sur les vrais fronts. L’avenir d’aucun peuple africain ne sera reluisant avec des coups d’État à répétition, perpétrés par des soldats qui font mal le travail pour lequel ils sont payés : défendre la patrie, protéger le peuple et braver l’ennemi.
9/30/20234 minutes, 3 seconds
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Un certain souci de l'image de l'Afrique…

Le cénacle des Nations unies est fait pour l’Histoire, pour les esprits brillants, et l’Afrique en compte suffisamment, pour ne pas s’offrir en spectacle à son désavantage. Avec l’affluence africaine, cette année, à la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, on peut dire que le continent pouvait difficilement ne pas être audible. Quels points de vue de l’Afrique peut-on, selon vous, retenir comme ayant, concrètement, marqué cette 78e session, à New York ?En prenant, ici et là, un extrait de quelques-uns des discours prononcés par certains dirigeants du continent, peut-être pourrait-on reconstituer quelque peu ce qui constitue l’essentiel des préoccupations de l’Afrique, aujourd'hui. Mais, l’exercice serait fastidieux. Car, s’ils ont beaucoup parlé, c’était, souvent, pour se glorifier, ressasser les mêmes frustrations à la face du monde, ou citer sans cesse la charte du 26 juin 1945, croyant instruire le monde. Quant au siège permanent pour l’Afrique au Conseil de sécurité, l’on attend toujours de savoir ce que l’Afrique compte en faire, par qui elle le fera incarner, pour porter exactement quelle voix.En 2019, lors de la promotion de ses mémoires, « Tough Love », la diplomate américaine Susan Rice s’était permis, dans un de ces shows humoristiques qu’affectionnent ses concitoyens, quelques plaisanteries sur le défilé des dirigeants africains et leurs suites à New York, chaque année, à l’occasion de l’Assemblée générale des Nations unies.Elle assimilait alors cela à un folklore grotesque, dispendieux, comme on dit, au Québec. Si Susan Rice n’avait pas été noire, d’aucuns auraient assimilé cette description peu charitable à du racisme. Mais comment l’en accuser, lorsque l’on sait que, du temps où elle était sous-Secrétaire d’État aux Affaires africaines, elle vouait une grande admiration et un profond respect à certains dirigeants africains, ne tarissant par exemple pas d’éloges sur le Botswanais Festus Mogae !Les dirigeants africains ne méritent donc pas de telles railleries, selon vous ?Ils devraient, en tout cas, savoir à quel point ils peuvent être des proies faciles pour certains esprits moqueurs, et pas seulement en Occident. Et donc, bien se tenir dans ces grands rendez-vous, au lieu de prendre le Palais de verre de Manhattan pour un théâtre où se donner en spectacle. Évidemment, la plupart des dirigeants tiennent leur rang. Mais il suffit, parfois, que deux ou trois se distinguent tristement, pour que les moqueurs ricanent, en chuchotant que la troupe est de sortie. C’est d’autant plus triste qu’il fut une époque où, dans cette même ville de New York, certains chefs d’État africains étaient célébrés avec grand respect. Quelques-uns avaient même droit, au début des années 60, à la Ticker-Tape Parade, sur Broadway… Rien à voir avec Tintin en Amérique ou quelque autre folklore. De la déférence ! Et ces leaders, c’étaient les Haïlé Selassié, Félix Houphouët-Boigny et autres Sylvanus Olympio… Même lorsque, après l’assassinat de John Kennedy, en novembre 1963, ces parades se sont raréfiées, New York a continué à en faire l’honneur à ceux qui le méritaient vraiment. Comme à Nelson Mandela, en juin 1990.Avec autant de prestigieux chefs d’État africains passés à New York, autant de brillants orateurs à l’Onu, l’Afrique ne devrait-elle pas considérer les carences actuelles comme passagères ?Encore, aujourd’hui, on relève de très bons discours, prononcés par des Africains respectés. Le seul drame de ce continent est que, plus que tout autre, il est toujours jugé à partir des insuffisances des médiocres, sinon des cancres. Un seul bouffon suffit à éclipser des dizaines de femmes et d’hommes de qualité. Voilà pourquoi certains devraient juste se faire discrets, s’ils ne peuvent, par leur tenue et leur discours, rehausser l’image de leur pays et du continent. Et ne pas risquer inutilement la réputation de leur peuple et de l’Afrique, en s’aventurant dans un exercice mal maîtrisé. Après tout, la plupart des nations du monde envoient les meilleurs de leurs diplomates aux Nations unies. Car, ce cénacle est fait pour l’Histoire. Pour les esprits brillants, et l’Afrique en compte suffisamment, pour ne pas s’offrir en spectacle à son désavantage.
9/23/20234 minutes, 17 seconds
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Des dirigeants dignes de confiance

Ceux des responsables politiques qui, une fois au pouvoir, reprennent à leur compte les travers qu’ils reprochaient naguère à leurs prédécesseurs, sont-ils moins condamnables que les putschistes qui les déposent ?  « C’est la crédibilité même de la Cédéao qui se joue ». Les mots, hier, dans un entretien sur France 24, du président Umaro Sissoco Emballo de Guinée-Bissau, parlant de l’intervention en standby de la Cédéao, au Niger. En quoi ces propos, et quelques autres, sont-ils, comme vous le suggérez, une des plus courageuses prises de parole d’un chef d’État africain, au sujet de la multiplication des coups d’État sur le continent ?C’est bien la première fois qu’un dirigeant africain, abordant la question de la rupture de l’ordre constitutionnel, souligne aussi clairement la responsabilité, les erreurs, sinon les fautes, commises par les chefs d’État africains dans la gestion de ces coups d’État. Il est toujours facile, lorsqu’un putsch est consommé, de s’emmener pour le condamner, ou questionner les justifications et autres alibis que les putschistes alignent à l’appui de leur forfait.La langue officielle, dans son pays, est le portugais. Mais, le chef d’État bissau-guinéen fait, ici, l’effort de s’exprimer en français. Et ce qu’il dit est inhabituel. Il fallait du courage, pour exhorter l’Afrique à mener une réflexion sérieuse sur cette pandémie de putschs. Du courage, pour admettre que la vertu dissuasive des sanctions a été annihilée par leur levée, presque toujours sans contrepartie. Du courage, aussi, pour admettre que l’avenir de la Cédéao peut être menacée par l’incohérence des dirigeants.De quel type d’incohérence s’agit-il ?À force d’annoncer des décisions qu’ils rechignent ensuite à mettre en œuvre, et de brandir des menaces, qu’ils sont incapables de mettre en exécution, ils contribuent à ternir la démocratie. La réflexion à laquelle appelle Umaro Sissoco Emballo implique lucidité, y compris sur la pratique du pouvoir de certains dirigeants, alliés objectifs des putschistes.Un exemple d’alibi facile que fournissent ces dirigeants à ceux qui les renversent : la loyauté. Ou, plutôt, l’impression d’absence de loyauté à l’égard du peuple qu’ils dirigent. Ce devrait être la préoccupation primordiale de tout dirigeant avisé. Des comptes, tout dirigeant devrait en rendre, en permanence, à ses concitoyens. Or, dans nombre d’États du continent, une fois élus, bien des dirigeants se croient supérieurs à leur peuple. Ils gouvernent pour eux, pour leur clan, oubliant même, parfois, avoir besoin de ce peuple. Et pourtant, les pires tyrans, y compris Néron, autrefois, se résignaient à admettre qu’un peuple est une nécessité qu’ils devaient, au pire, subir…Les coups d’État seraient-ils donc l’illustration du déclin de la démocratie en Afrique ?Seulement une des illustrations. La mort d’une démocratie ne se traduit pas nécessairement par des révolutions, des coups d’État militaires, ou l’armée dans la rue. La démocratie se meurt à petit feu, partout où les dirigeants se comportent comme s’ils étaient au pouvoir, juste pour créer des frustrations chez une partie de leurs concitoyens. Au point que certains en viennent parfois à se demander si Dieu ne s’est pas, résolument, mis du côté de l’imposture.Les imposteurs, ce sont tous ces hommes politiques qui, une fois au pouvoir, reprennent à leur compte les travers qu’ils reprochaient naguère à leurs prédécesseurs. En plus de perpétuer les travers et autres mauvaises manières qu’ils décriaient comme autant de crimes abominables, ils enrichissent la panoplie avec leurs propres excès, utilisent les pouvoirs de leur fonction pour s’acharner sur leurs adversaires politiques, qu’ils traitent en ennemis.C’est dire que toute réflexion pour éviter les coups d’État sur le continent doit intégrer le fait qu’aucune démocratie ne peut être sauvée, sans des dirigeants dignes de confiance. Même si aucun être seul, si fort soit-il, ne peut, à lui tout seul, sauver une démocratie.
9/16/20233 minutes, 47 seconds
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Responsables, les uns pour les autres…

Chaque putsch altère la signature et la crédibilité de l’Etat concerné. Et, souvent aussi, celles de ses voisins. Un coup d’Etat n’a rien de glorieux pour un peuple ! Une semaine à peine après son putsch, le général Oligui Nguema déroule son agenda, avec une surprenante sérénité. Ali Bongo est libre de ses mouvements, et les opposants, adhèrent ou acceptent la nouvelle donne. Par quel miracle ce coup d’État est-il aussi facilement « compris » par l’Afrique, « accepté » par le reste du monde, et applaudi, au Gabon, par une population qui porte les putschistes en triomphe ?Comme tous les peuples de la terre, les Gabonais avaient une soif de héros à admirer, sinon de modèles à copier… C’est souvent ainsi, lorsque sombre toute joie, et que s’amoncèlent les frustrations. Une arrogance que rien ne justifie avait aveuglé ce pouvoir, qui a minimisé le rejet du peuple qui le subissait. Débarrasser les Gabonais d’un chef d’État autant vomi a suffi pour faire endosser aux militaires le beau rôle de héros. Pour le reste, tout est dans la proclamation de coup d’État, catalogue des mécontentements accumulés par la population, bien au-delà des griefs des seuls frustrés et autres laissés-pour-compte. Chaque catégorie de citoyens s’y retrouve. C’est presque la gloire acquise à bon marché. Très utile, à court terme. La suite tient au général-président : changer, pour le meilleur, le destin de son peuple ; ou se révéler, comme tant d’autres, ailleurs, pire que le mal qu’il prétendait combattre.Le Gabon est un nouveau venu dans l’Afrique des putschistes. C’est la première fois, depuis l’indépendance, qu’un coup d’État aboutit dans ce pays. L’euphorie des Gabonais tient donc, d’abord, au fait que peu sont enclins à s’apitoyer sur le sort d’Ali Bongo. Cet homme, diminué par la maladie, avait un rapport réputé violent au pouvoir. En d’autres temps, sa réaction aurait été foudroyante. Il est seul, désormais, et personne ne le prend en pitié. Ite missa est !Cela suffit-il à faire des putschistes d’authentiques héros ?Au Gabon ou ailleurs, ceux qui acclament les putschistes ont souvent la mémoire courte. Dans tel ou tel pays, ces mêmes militaires se sont, dans un passé pas si lointain, illustrés par leur brutalité contre ceux qui les acclament aujourd’hui. Mais, toute voix qui rappellerait ces faits serait inaudible, dans l’euphorie actuelle. Le temps de la lucidité viendra. En attendant, le général a un répit. Pour entrer dans l’Histoire. Ou pour décevoir, comme tant d’autres putschistes, héros d’un temps. L’Afrique, heureusement, compte aussi quelques rares putschistes qui ont fait progresser leurs peuples.Mais, quelles que soient les raisons qui le motivent, un coup d’État n’a rien de glorieux pour un peuple !  L’Afrique aurait donc tort de se complaire, ici, dans la troublante notion de coups d’État utiles ou nécessaires. Car chaque putsch altère la signature et la crédibilité de l’État et, souvent aussi, celles de ses voisins, surtout lorsqu’ils appartiennent à un même ensemble.En quoi un putsch, ailleurs, peut-il affecter le crédit des voisins ?Ceux qui ont suivi, cette semaine, le sommet de Nairobi sur le climat ont eu connaissance du fameux Rapport de l’Agence internationale de l’énergie et de la Banque africaine de développement. Donc, de cette petite phrase prêtée aux investisseurs, qui soutiennent que « Financer des projets en Afrique est trop risqué ».Le capital a un coût, qui découle toujours de l’image que projette un pays… Ou une communauté.Il est illusoire d’espérer, par exemple, que cinq coups d’État dans trois des huit États de l’Union économique et monétaire ouest-africaine peuvent ne pas avoir d’incidence sur la signature de ces pays, pour lever des fonds sur le marché des capitaux. Les plus vertueux paieront donc pour les cancres. Voilà pourquoi, en communauté, l’on se doit d’être responsables, les uns pour les autres.
9/9/20233 minutes, 54 seconds
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L'Afrique découvre, ici, Wagner

S'il fallait une preuve définitive de la nocivité des mercenaires aux dirigeants africains, elle leur est parvenue, en fin de semaine dernière, depuis la Russie. À présent, plus personne ne pourra prétexter l'ignorance. N’y aurait-il pas un peu d’exagération dans les commentaires qui suggèrent que la mutinerie du week-end dernier, en Russie, devraient suffire à ramener à la réalité les dirigeants africains en affaires avec Wagner, en leur faisant prendre conscience des risques, pour leurs pays, à traiter avec l’armée de mercenaires d'Evgueni Prigojine ?Il serait encore plus affligeant d’imaginer que les dirigeants africains en question aient eu besoin d’une telle mutinerie, pour réaliser la dangerosité, pour leur pays, des relations avec Wagner. À écouter certains porte-parole relativiser la gravité de cette mutinerie, l’on se demande, d’ailleurs, si ces dirigeants africains mesurent tous la portée de ce dont est capable le patron de Wagner.Si, au nom des intérêts de son groupe, Prigojine a pu oser défier de la sorte le redoutable Vladimir Poutine, l'on imagine de quoi il pourrait être capable, si un de ces États fragiles où il prospère venait, un jour prochain, à tenter de prendre ses distances avec lui. Déjà qu’ils sont dans le déni, n’admettant même pas traiter avec ces mercenaires décriés. Et, parfois, ils reprochent à ceux qui critiquent leurs fréquentations d’attenter à leur souveraineté nationale. Ou d’être jaloux du bonheur de leur peuple d’avoir le soutien d’un ami si efficace…Après tout, ces États s’estiment en danger et disent faire ce qu’ils font, pour sauver leurs peuples…Le peuple a bon dos ! Tout au plus sauveront-ils, quelque temps, leur propre régime. Mais, tôt ou tard, il y aura des conséquences, et l’histoire a prouvé que celles-ci peuvent être plus dévastatrices que le mal. Il y a peu, Vladimir Poutine, s’appuyant sur ses échanges passés avec l’ancien chef d’État français Jacques Chirac, attribuait les maladresses supposées des dirigeants américains à leur… manque de culture.L’on se demande à quel degré de manque de culture il faut se situer, pour introduire, sur la terre de ses aïeux, des mercenaires, rétifs, par définition, à toute notion d’amour de la patrie. Les exactions décriées de cette armée de mercenaires, partout où elle a opéré, sont là, qui prouvent sa dangerosité. Exactement comme, autrefois, Bob Denard, au Katanga, aux Comores, et ailleurs. Pour avoir tourné court, la mutinerie de la semaine dernière, en Russie, n’en constitue pas moins une alerte, un violent rappel. À l’heure du jugement de l’Histoire, plus aucun dirigeant africain ne pourra prétexter l’ignorance ou une quelconque carence de culture. L’ancien Premier ministre centrafricain Martin Ziguele n’a pas eu tort de rappeler que si le patron de Wagner est capable de trahison vis-à-vis de sa propre patrie, il n’en est que plus dangereux, potentiellement, pour ces États africains, qui ne l’intéressent que pour leurs mines. N'est-ce tout de même pas exagéré, au-delà de la culture, de suggérer que les dirigeants centrafricains manquent d’amour pour leur peuple ?Eux seuls savent ce qu’il leur manque. Par contre, il est évident qu’une partie du personnel politique centrafricain a une désespérante propension à une certaine irresponsabilité, et cela ne date pas d’hier. Les troupes du Congolais Jean-Pierre Bemba, auxquelles l’on a reproché tant d’exactions, de viols, étaient, elles aussi, des mercenaires, invités par un chef d’État, Ange-Félix Patassé. Ils arrivaient, certes, de l’autre rive de l’Oubangui, étaient africains, noirs, mais, mercenaires, tout de même ! Quelques années plus tard, d’autres mercenaires africains, blancs, venus d’Afrique du Sud, allaient sévir en Centrafrique, à la demande de François Bozizé, chef de l’État. Le recours à des mercenaires, pour sauver leur pouvoir, est donc une fâcheuse habitude, chez certains politiciens centrafricains. Mais, pas plus aux Comores qu’au Mali, en Centrafrique, jamais aucun dirigeant n’avouera avoir recours aux mercenaires pour conquérir le pouvoir ou pour sauver son trône. C’est tellement moins déshonorant de prétendre le faire pour sauver son peuple.À lire aussiRébellion avortée de Wagner: «Prigojine et Poutine ont perdu la face dans cette affaire»
7/1/20234 minutes, 13 seconds
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Mali: l'option isolationniste

Avec la rupture annoncée avec la Minusma, les dirigeants maliens marquent un pas de plus dans une fuite en avant aux conséquences imprévisibles sur leurs concitoyens, où qu’ils vivent. Selon les résultats officiels du référendum du 18 juin, proclamés, vendredi 21 juin, à Bamako, 97% des électeurs ont approuvé la nouvelle Constitution. D’où vient donc cette impression que, face à un événement aussi déterminant dans le destin de leur patrie, les Maliens affichent si peu d’enthousiasme, sinon une relative indifférence ? À l’évidence, ceux qui auraient dû crier victoire jubilent moyennement, et la détermination des opposants à combattre, ici, ce qu’ils réprouvent, semble plutôt timorée. Comme si, pour les uns et les autres, cet événement majeur n’était finalement pas aussi important que cela. Désabusement ? Résignation ? Ou alors simple désintérêt ? À moins que les populations attendent et guettent l’occasion pour exprimer ce qu’elles ressentent réellement. Comme s’il ne suffisait pas de se perdre autant en conjectures, le périmètre diplomatique du Mali ne cesse de s’amenuiser, tandis que se nouent les conditions déterminantes de l’avenir de ce peuple. Deux jours avant le référendum, vous, en souvenez-vous, les autorités de Bamako sommaient les Nations unies de mettre, sans délai, un terme à la mission de stabilisation opérant dans leur pays. Même cette décision plutôt inhabituelle semble avoir été accueillie par une relative indifférence, à New York, comme dans de nombreuses grandes capitales.Lorsque le monde choisit de ne plus réagir à vos actes et propos et qu’il vous ignore de la sorte, le risque pour vous est de vous transformer peu à peu en État-paria. C’est alors que votre peuple se mettra à exiger des comptes, là où vous pensiez le fédérer à bon marché, à la faveur d’incessantes tensions avec de présumés ennemis extérieurs. L’habileté à être en permanence en train d’en découdre avec quelque État supposé hostile n’a jamais remplacé un projet clair et convaincant, un cap ! Peut-on sérieusement craindre que le Mali se transforme en État-paria ?Cela tient à si peu de choses. Allez donc demander aux Maliens qui vivent à l’étranger, travaillant dans des organisations internationales ou dans des institutions sous-régionales, comment ils vivent la situation actuelle de leur pays. Aucun État n’est fait pour vivre en autarcie. Il a besoin du reste du monde, en particulier des pays de son environnement géographique immédiat. Un sommet vient de se tenir à Paris pour lancer un nouveau pacte financier mondial. Certes, il faudra du temps pour opérer des miracles. Mais, le Mali devait-il ne pas être à cette table, d’où trois États africains, au moins, sont repartis avec des bénéfices immédiats, concrets ? À défaut d’avoir la sympathie de tous, il vaut toujours mieux entretenir des relations normales avec les États qui pèsent dans l’économie mondiale. Car, c’est l’économie qui gouverne le monde. Aujourd’hui, plus que jamais. Il ne s’agit ni de renoncer à sa souveraineté ni de s’abaisser. Il faut simplement savoir vivre en communauté.Le Mali compte tout de même encore de nombreux peuples amis, en Afrique et dans le mondeMais les Maliens se mentiraient à eux-mêmes s’ils refusaient d’admettre qu’ils se retrouvent, de plus en plus, en tête-à-tête avec eux-mêmes. C’est cela l’isolationnisme qui vous joue parfois de très mauvais tours.Peut-être avez-vous entendu cet étudiant originaire de RDC, qui témoignait, hier, sur RFI, sur leur sort, à ses compatriotes et lui, dans une université soudanaise où ils étaient les derniers à être secourus par les autorités de leur pays : « On était pourris de honte », dit-il, en évoquant les réflexions sur « la faillite » de l’État congolais. Oui, la considération que les autres ont pour vous tient, pour beaucoup, à la tenue des dirigeants du pays d’où vous venez. Leurs actes ont une incidence sur le respect qu’inspire votre nationalité. Voilà pourquoi la mission d’un chef d’État est aussi de veiller aux implications de chacun de ses gestes, de ses actes, sur ses concitoyens, où qu’ils vivent.
6/24/20234 minutes, 5 seconds
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De l’image de la démocratie sénégalaise…

Dans l'esprit de l’ancien Premier ministre Idrissa Seck, qui a connu la prison sous Abdou Diouf puis sous son mentor Abdoulaye Wade, les charges de l'opposant Ousmane Sonko contre le système politique sénégalais discréditeraient inutilement une démocratie qui a, malgré tout, le mérite de générer des occasions d'alternance. Alors que la tension semble retomber, à Dakar et ailleurs dans le pays, l’opinion africaine s’interroge, plus que jamais, sur ce que les manifestations meurtrières de ce mois de juin disent de la démocratie, au Sénégal. Ce pays est-il encore une des démocraties les plus crédibles du continent ?Ce qui arrive actuellement aux Sénégalais rappelle les désillusions de peuples qui se nourrissent de slogans tirés de la bravoure de lointains prédécesseurs, sans être toujours eux-mêmes à la hauteur des sacrifices de leurs glorieux devanciers : « berceau de la démocratie », « pays des droits de l’homme », etc.Du milieu des années 60 à la fin de la décennie 80, le Sénégal a prospéré sur une réputation de paradis démocratique, en raison, essentiellement, de la prédominance du parti unique dans la plupart des Etats africains. Mais, du point de vue des facteurs qui concourent à la consistance d’une démocratie, le Cap-Vert voisin supplante, littéralement, le modèle tant vanté du Sénégal, dont l’image de champion de la démocratie en Afrique francophone revêt un désespérant côté cyclique. Les grands moments de cette démocratie se résument, en réalité, à deux dates, que nombre de peuples d’Afrique francophone envieraient, certes, aux Sénégalais, mais, ils demeurent insuffisants. Le premier a été la reconnaissance, le 20 mars 2000, de sa défaite par le président Abdou Diouf, marquant la première alternance, avec l’arrivée au pouvoir de l’opposant historique, Abdoulaye Wade, qui aura, deux décennies durant, vécu plus de persécutions, de condamnations et d’emprisonnements que n'en connaîtra sans doute jamais Ousmane Sonko.Les deux mandats d’Abdoulaye Wade seront marqués par un relatif ronronnement de cette démocratie, et quelques épisodes peu glorieux, faits de persécutions et d’emprisonnements d’opposants, mais aussi d’alliés ou de partisans peu dociles, ou suspectés d’ambitions présidentielles. Ainsi d’Idrissa Seck, que l’on a entendu, au micro de Christophe Boisbouvier, ce jeudi. Même Macky Sall sera brutalement destitué du perchoir, pour crime de lèse-héritier. Douze années durant, cette démocratie ira, se banalisant, jusqu’à ce que Abdoulaye Wade, subitement, lui redonne du lustre, en reconnaissant sa défaite, face à Macky Sall, le 25 mars 2012. Mais, ces onze dernières années, d’autres opposants et adversaires politiques n’ont cessé de se plaindre, à leur tour, de persécutions, de la part du président Macky Sall… Oui, comme un éternel recommencement. De Léopold Sédar Senghor à Macky Sall, en passant par Abdou Diouf et Abdoulaye Wade, les pouvoirs ne font pas de cadeaux aux adversaires, au Sénégal. La renommée de cette démocratie ne repose, finalement, que sur le panache des sortants à sortir avec élégance : Senghor, Diouf, Wade… En attendant la suite. Et cela rend le Sénégal enviable, aux yeux de nombreux peuples africains. Est-ce pour cela que Idrissa Seck charge autant Ousmane Sonko ?D’aucuns diraient qu’il plaide pour sa propre mosquée. Il n’empêche qu’il sait que ce genre de persécution fait partie du jeu politique, au Sénégal. Idrissa Seck signifiait, à mots couverts, à Ousmane Sonko qu’il est le premier à devoir répondre de choses qui relèvent de sa vie privée, alors que les opposants d’antan étaient harcelés par rapport à leurs activités en lien avec la politique. C’est peut-être au nom de tous les « persécutés » qui acceptaient de répondre à la justice et d’assumer la prison que l’ancien Premier ministre ose, aussi clairement, reprocher à Ousmane Sonko de recourir à des jeunes gens comme boucliers humains, pour échapper à la justice. Ce faisant, Sonko, dans son esprit, discréditerait cette démocratie capable de générer une alternance, ce qui n’est pas peu, au regard des systèmes verrouillés, ailleurs, dans lesquels le pouvoir est confisqué par un parti, un clan, une famille, à la faveur de ce qu’un ancien ministre ivoirien qualifiait, naguère, de technologie électorale.
6/10/20234 minutes, 18 seconds
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Tinubu, président de toutes les incertitudes

Avec un chef d'État précédé d’une si mauvaise réputation, les Nigérians craignent que leur pays ne s’engouffre dans une impasse inextricable.  Bola Ahmed Tinubu, figure politique connue du paysage nigérian, est donc, depuis ce 29 mai, pour le meilleur et le pire, le nouveau président du Nigeria. Il promet de redresser l’économie de son pays, et nombre de ses concitoyens le croient. Ont-ils raison ?Certainement, puisque cet engagement part d’un constat partagé par tous : l’économie du Nigeria est mal en point et nécessiterait une thérapie vigoureuse. Ceux qui croient aux assurances du président Tinubu s’appuient sans doute sur son bilan de gouverneur de l’État de Lagos, qui n’est pas totalement négatif, même si beaucoup s’interrogent sur sa fiabilité, sur son passif multiforme. Il n’a, certes, pas été condamné en justice, mais n’a, pour l’essentiel, été « sauvé » que par des commissions plus ou moins arrangeantes, au grand dam de la société civile, qui milite pour la redevabilité des hommes politiques.Le plus troublant, ce sont les plaidoyers de certains amis du désormais président du Nigeria. Qui, pour justifier leur désir de le voir accéder au pouvoir, estimaient devoir faire valoir qu’il avait suffisamment aidé d’autres à y accéder, et que c’était, désormais, son tour. Cette approche presque jouissive de la responsabilité politique est d’autant plus inquiétante qu’elle évacue la mission elle-même, l’ampleur effrayante de la tâche. Ces politiciens, obnubilés par leur propre jouissance, oublient d’imaginer qu’un jour viendra, où il leur faudra accorder, enfin, son tour au peuple nigérian, un tour à la hauteur de l’immensité des richesses nationales.Certains vous diront qu’il prend sa part. Le pays avance. La preuve, l’inauguration, par le président sortant, de cette gigantesque raffinerie de pétrole …Qu'ils aient éprouvé le besoin d’inaugurer cette raffinerie pas tout à fait opérationnelle, juste pour que le président Buhari puisse s’en glorifier avant son départ, est déjà triste. Comme si le show, pour impressionner, passait avant les réalités concrètes de ce pays, tout surpris, il y a quelques années, de se retrouver première économie d’Afrique, juste par le jeu des variations des modes de calcul. Aucun effort pour consolider cette première place, d’ailleurs perdue, depuis.Le Nigeria se saoule de gigantisme, y compris dans le pire. On détourne massivement, on corrompt dans la démesure. Tandis qu’une proportion infime de l’élite économique et politique vit à l’américaine, dans le futur, l’immense majorité croupit dans un sous-développement indigne. La sulfureuse réputation qui précède le président Tinubu n’en alimente que davantage les appréhensions et autres superstitions sur le destin du Nigeria, désormais dirigé par un tel homme.Que viennent donc faire les superstitions dans tout cela ?Le président Bola Tinubu avait le regard vide, lorsque l’évêque, priant au début de la cérémonie d’investiture, a supplié le ciel pour que le nouveau président ne meure pas en fonction. C’est le président de toutes les incertitudes. D’aucuns craignent même que les Américains n’usent des dossiers passés, notamment de trafic de drogue, comme épée de Damoclès, pour le tenir en respect. Même le nom qu’il porte devient, soudain, source de préoccupations. Au cœur de la ville de Lagos, il est, en effet, un carrefour jouxtant une grande église évangélique et des commerces hétéroclites, qui porte le nom de Tinubu Square, célèbre pour ses embouteillages monstres, dont on pouvait mettre des heures à s’extirper. Par extension, Tinubu Square est devenu le synonyme des situations inextricables, sans issue.Le nom donné à cette place ne se réfère pas au président, mais à Efunroye Tinubu, une aristocrate yoruba, qui vendait des esclaves aux négriers brésiliens et portugais, au 19e siècle. L’actuel président ne serait même pas un descendant de cette Tinubu. Il aurait juste choisi le nom de cette famille dans laquelle il a été élevé. Et certains prient le ciel pour qu’avec un président Tinubu précédé d’une si mauvaise réputation, le Nigeria ne se s’engouffre dans une impasse inextricable, une Tinubu Square…
6/3/20234 minutes, 8 seconds
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L'OUA a soixante ans, et maintenant ?

Soixante ans après la création de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), les Africains cherchent désespérément des dirigeants avec l’autorité nécessaire pour remettre à leur place les dirigeants qui avilissent leurs peuples et affaiblissent l’Afrique. Et l’on peine à identifier des leaders capables d'incarner la conscience morale de notre Afrique ! En pleine commémoration du soixantième anniversaire de la création de l’OUA, une petite enquête, diffusée dans Afrique Économie, cette semaine, sur RFI, vous semble révélatrice des carences de l’union continentale. L’enquête porte sur la guerre entre armée et paramilitaires au Soudan. Avec des conséquences économiques dévastatrices, jusque dans le nord de la Centrafrique. En quoi cette enquête, menée par Clémentine Pawlotsky, illustre-t-elle les lacunes de l’Union africaine ? Dans notre exercice, la semaine dernière, la solidarité apparaissait comme une des valeurs essentielles qui ont présidé à la création de l’OUA. Elle n’a cessé de décliner au fil des décennies, hélas ! L’enquête d’Afrique Économie illustre le dédain que peuvent avoir certains dirigeants africains pour les autres nations : tout le contraire de la solidarité et de l’union. Ils ne s’interrogent même pas sur les conséquences, dans les pays voisins, des désordres qu’ils créent chez eux. Les interlocuteurs de Clémentine Pawlotsky ont dressé la liste d’un certain nombre de produits de première nécessité, avec les prix, tels qu’ils étaient avant la crise, et tels qu’ils sont, depuis le début de cette guerre fratricide. Tous les prix ont, au minimum, doublé. L’État centrafricain n’ayant pas les moyens de subventionner ces produits vitaux, c’est donc à une mort économique certaine qu'Al-Buhran et « Hemedti » condamnent, fatalement, les populations de la préfecture de la Vakaga, en Centrafrique. Irresponsabilité ! Faut-il comprendre que ces dirigeants n’ont pas conscience des conséquences de leurs comportements ? C’est, en tout cas, du mépris pour les autres. Ils mettent leur pays à feu et à sang, et tant pis pour les conséquences que cela peut avoir au-delà de leurs frontières. Ces généraux ne se soucient nullement des drames considérables qu’ils causent à des populations de pays qu’ils disent pourtant frères. Cette enquête est plus éloquente que tous les bilans que l’on pourrait dresser de ces six décennies d’existence de cette Organisation qui devait pousser les peuples à s’unir, pour se renforcer mutuellement. Or, jamais les acteurs politiques et militaires n’ont autant contribué à affaiblir leurs propres peuples, leurs voisins, donc, l’Afrique, avec une déconcertante propension à exporter tous azimuts la paupérisation et l’insécurité qu’ils engendrent chez eux. À force de compter les morts par balles à Khartoum et à travers le Soudan, on a fini par oublier que les pénuries de pain et de soins de santé découlant de cette crise tuaient tout autant par-delà les frontières. Au milieu des canons qui tonnent, l’honneur du journaliste est de rappeler que l’on meurt aussi à petit feu des conséquences de l’irresponsabilité de ces dirigeants de fait, dont le comportement est tout le contraire de la solidarité que supposait, naguère, l’Organisation panafricaine. Cette solidarité a aussi parfois coûté cher à certains leaders de l’Afrique indépendante. Leur mérite n’en est que plus grand. Nul n’a oublié les représailles infligées par le gouvernement raciste d’Afrique du Sud à des pays comme la Zambie et le Mozambique, en raison de leur soutien au Congrès national africain (ANC) d’Oliver Tambo et de Nelson Mandela. Ou encore l’élan du cœur de Kwame Nkrumah, qui a pratiquement vidé les caisses du Trésor ghanéen, pour éviter à la Guinée de Sékou Touré, sevrée, asphyxiée par le pouvoir colonial sur le départ, d’être, à l’indépendance, un État mort-né. Et l’on se retrouve, aujourd’hui, avec une pléthore de dirigeants prétendument panafricanistes, prompts à haïr les Africains de nationalités voisines, qui auraient pu être leurs concitoyens, si l’arbitraire du tracé colonial avait varié de quelques dizaines de kilomètres. Et l’on cherche désespérément des dirigeants avec l’autorité pour interpeler les irresponsables qui avilissent leurs peuples et affaiblissent l’Afrique. Qu’ils sont loin les Nyerere, Mandela, Houphouët-Boigny, Bourguiba, et autres Nasser ! Et l’on peine à désigner des leaders pouvant, aujourd’hui, incarner la conscience morale de notre Afrique. 
5/27/20234 minutes, 29 seconds
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OUA-UA: 25 mai 1963-25 mai 2023

Soixante ans après, le panafricanisme attend toujours d'être sauvé. Mais, comment compter sur ceux qui ont choisi d'en faire un gagne-pain facile ?  D’une manière ou d’une autre, l’Afrique commémorera, ce 25 mai, le soixantième de la création, en 1963, de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), devenue, depuis, l’Union africaine. Que peut, que devrait célébrer le continent, en souvenir de cet événement qu’accueillait alors l’Éthiopie impériale ? Il convient, avant tout, de rappeler la puissance du symbole qui a voulu que ce sommet, première manifestation concrète du panafricanisme en terre africaine, ait été accueilli par l’empereur Haïlé Sélassié, alors considéré comme un dieu vivant, et pas seulement par les rastafaris. Marcus Garvey, pionnier du panafricanisme, invitait les peuples noirs d’Afrique à croire en ce Négus comme en leur Dieu, tout comme d’autres croient au Dieu d'Isaac et de Jacob. « Nous, les Noirs, croyons au Dieu d'Éthiopie, le Dieu éternel, Dieu le Fils, Dieu le Saint-Esprit, le Dieu de tous les âges », écrivait ce Jamaïcain, surnommé « le Moïse noir ». En mai 1963, l’hémisphère nord du continent n’était plus sous domination, à part les colonies portugaises. Et la moitié sud, à quelques exceptions près, était encore sous le joug colonial ou sous apartheid. La mission impérieuse assignée à l’OUA était alors de parachever la libération du continent. Elle y parviendra. S’il n’y avait qu’une seule réussite, palpable, à célébrer, ce 25 mai, ce serait, justement, l’accession de toutes les nations à la souveraineté internationale. Certains peuples ont, d’ailleurs, consenti de lourds sacrifices, pour que d’autres se libèrent. Dans cette Afrique-là, la solidarité avait un sens. Faut-il comprendre que l’échec, sur les autres plans, est total ? Il serait injuste et faux d’insinuer, sans nuances, que l’échec, partout ailleurs, est total. Certes, nombre de succès enregistrés s’avéreront éphémères, avec, parfois, de terribles reculs, des désillusions, vécues par les peuples comme autant de trahisons. L’indépendance n’ayant pas été partout concédée de bonne grâce, la tentation d’un retour en force était grande, dans certaines des anciennes métropoles. Quelques-unes sont revenues, en se glissant, parfois, sous les traits des dirigeants africains eux-mêmes. On parlait alors de néocolonialisme. Dans cette Afrique tiraillée, les réussites pouvaient n’être que quelques bonnes inspirations, comme celle qui a conduit à la création, en 1964, de la Banque africaine de développement, censée mobiliser des moyens financiers, pour faire reculer la pauvreté. La pauvreté sur le continent demeure effrayante, mais la Bad a su devenir une institution crédible, parce que les États ont su se tenir à l’écart, pour laisser les compétences africaines gérer, dans le sens de l’intérêt général. Lorsqu’à la suite du premier choc pétrolier (1973-1974), le Nigeria, du fait du quadruplement du prix du baril, s’est retrouvé avec d’importantes réserves, il a choisi d’en affecter une partie à un Fonds spécial géré par la Bad, avec un guichet dédié, qui permet, depuis 1976, d’allouer à d’autres États africains des prêts à taux concessionnels. Le succès, ici aussi, tenait à la solidarité panafricaine. De l’OUA à l’UA, le problème du continent ne serait-il pas, justement, le déficit de solidarité ? Il est même beaucoup plus grave, puisque l’on baigne aussi dans un affligeant déficit de leadership. Comme si, au fil des ans, l’Afrique sombrait dans une raréfaction de dirigeants d’envergure. Nous serions bien en peine, si l’on nous sommait de citer, parmi les dirigeants actuels, cinq de l’envergure de ceux qui étaient à Addis-Abeba en 1963, et qui savaient indiquer le cap, alors que les peuples, aujourd’hui, en sont réduits à subir des dirigeants embourbés dans l’improvisation. Quant au panafricanisme, il s’est, peu à peu, vidé de son sens, pour n’être plus qu’un déroutant produit d’appel pour certains et, pour d’autres, le métier qu’ils n’ont pas appris, et dont ils s’acharnent à vouloir vivre, jusqu’à l’indécence, à coups d’approximations. Et l’on a d’autant plus mal qu’en matière de panafricanisme, les maîtres à penser, sur le continent comme dans la diaspora, étaient de prestigieuses figures tutélaires, dont les noms sonnent comme un manifeste, qui devrait interdire de s’accommoder de l’échec avec une si déconcertante constance.
5/20/20234 minutes, 7 seconds
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Penser le passé et l'avenir

Pour espérer être aux commandes de son propre destin, il est primordial, pour l’Afrique, de mener une réflexion stratégique sur l'histoire violente de l'esclavage et sur les leçons qu’elle inspire. À l’occasion de la « Journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de son abolition », Caroline Lachowsky, dans son émission, Autour de la question, a reçu, ce 10 mai, le philosophe Olivier Abel, qui vient d’organiser à Kinshasa un colloque sur le thème : « Mémoires blessées, promesses inachevées », autour de la pensée du philosophe Paul Ricœur. Cette émission semble vous avoir particulièrement plu. Pourquoi donc ? Avant tout, c'est en raison de la densité du propos. Et, aussi, parce que ce colloque nous ramène à quelques douloureuses réalités, que l’Afrique ne devrait pas perdre de vue, si elle veut penser son avenir en toute lucidité, avec quelques chances de sortir de la résignation et des frustrations perpétuelles. La France a instauré cette journée, depuis 2006, pour initier une réflexion civique sur le respect de la dignité humaine et la notion de crime contre l'humanité. Mais, elle retient cette date pour que ce pan douloureux de son histoire trouve une définition juste, et la reconnaissance qu’elle implique. L’Afrique est concernée par l’esclavage à une dimension autrement plus large, et les peuples africains sont dans l’impossibilité de dire ce que leurs leaders font des leçons de cette même histoire. Combien d’élèves africains savent comprendre l’enchevêtrement, la continuité qu’il y a entre esclavage et colonisation ? En quoi consiste-t-elle, précisément, cette continuité ? La colonisation n’est que le service après-vente de la traite négrière. À la Conférence de Berlin, l’Europe s’est réparti, en 1884-1885, ce qui restait de ce continent, déjà vidé de son sang et de ses forces vives. Durant la colonisation, les différents pouvoirs ont eu recours aux mêmes pratiques que celles auxquelles étaient soumis les Noirs déportés outre-Atlantique. Dans la quasi-totalité des colonies d’Afrique, les hommes étaient astreints à ce que le colon, sans complexe, appelait les travaux forcés. Lorsque vous faites travailler les gens à la construction de chemins de fer, de wharfs et autres infrastructures visant à faire prospérer l’entreprise colonial, et que vous ne les payez pas, qu’est-ce donc, sinon de l’esclavage ? L’abolition dont on parle, en France, résulte de la révolte des esclaves, qui a abouti à la naissance de la première république noire de l’Histoire : Haïti. Un dangereux précédent. Qui devait échouer à tout prix. Et il a échoué ! Regardez donc l’actualité dramatique de ce pays ! Il aurait dû être un modèle pour les peuples africains, qui ont accédé à l’indépendance un siècle et demi plus tard. Mais, 220 ans après, les Haïtiens n’ont pas fini de payer pour ce péché originel. Qu’en est-il de la responsabilité des Haïtiens eux-mêmes ? Elle n’est pas immense. Elle est colossale ! C’est un fait. Mais, comment taire tous les pièges tendus à cette jeune république, les fardeaux dont elle a été lestée… Il fallait s’assurer que, jamais, elle ne puisse s’en sortir. Voilà qui nous ramène à l’Afrique. Oublions le propos de tout pouvoir colonial, qui consiste à tenter de persuader les peuples colonisés du bonheur d’avoir été domptés. Mais, l’esclavage, comme la colonisation, génère l’humiliation. Et l’humiliation, comme le soulignait Olivier Abel dans l’émission, a des conséquences, des effets à long terme. Et c’est ainsi que résonne dans les têtes cette interrogation puissante, du penseur anticolonial Paul Ricœur, prisonnier durant la guerre, qui se demandait, dès 1947 : « Et si moi, j'étais le nazi d’un autre ? » « La condition coloniale à laquelle nous soumettons les peuples de nos colonies n’est-elle pas la même chose que ce qu’a voulu faire le nazisme chez nous ? », se demandait-il. Mais, la compassion humaniste de Paul Ricœur ne saurait se substituer à la réflexion stratégique que l’Afrique se doit d’avoir, elle-même, par rapport à cette histoire violente, aux leçons qu’elle inspire. Et c’est primordial, si l'Afrique veut être aux commandes de son propre destin.
5/13/20234 minutes, 15 seconds
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Couronnement de Charles III: de vrais rois africains à Londres…

Parmi les convives au couronnement de Charles III, quelques souverains africains, dont l'importance et le prestige suscitent un réel respect et une grande estime, de la part de la Couronne britannique.  À Buckingham Palace, ce jeudi 4 mai, les photographes ont pu capter les images d’un fou rire contenu de Charles III, tandis que le roi des Ashantis y allait de bon cœur. Belle complicité, dans un respect mutuel entre ces deux souverains, qui se connaissent bien. Peut-on considérer que la Couronne britannique traite le royaume ashanti sur un pied d’égalité ? Leurs relations semblent sincères. En effet, ni la défunte reine Elizabeth ni son fils Charles ne regardent de haut cette dynastie ashanti, dont l’influence s’étend sur l’ensemble du grand peuple Akan, que l’on retrouve au Ghana, en Côte d’Ivoire et même un peu au Togo. Il faut entrer dans son palais royal de Manhyia, à Kumasi, pour comprendre que ce souverain n’est nullement un roi de pacotille. En plus, depuis des décennies, ceux qui accèdent à ce trône sont des personnalités d’envergure, formées dans les meilleures universités britanniques, avec, généralement, un parcours professionnel brillant. Ainsi de Otumfuo Osei Tutu, l’actuel, formé dans ce que l’on appelait jadis Polytechnic of North London, aujourd’hui London Metropolitan University. Il a fait carrière, notamment dans une grande compagnie d’assurances à Toronto, au Canada. Il se trouve que, dans la plupart de ses colonies d’Afrique, l’empire britannique avait pour interlocuteurs de véritables souverains, qu’elle a appris à respecter. Le sultan de Sokoto, au Nigeria, par exemple, règne sur un empire fondé par Ousman Dan Fodio, illustre figure de la grande histoire africaine. Même lorsqu’elle a pu être en conflit avec ces souverains, l’Empire britannique a toujours eu pour eux les égards qu’elle-même attendrait des autres. Cela résulte de la nature de cette colonisation. En quoi la colonisation britannique se distinguait-elle de celles connues par d’autres peuples du continent ? Elle s’intéressait d’abord aux richesses des pays, pour les exploiter en faveur de la métropole, sans nécessairement tenir à régenter au quotidien la vie des peuples colonisés. C’est ce que l’on appelle l’Indirect Rule. La conséquence la moins malheureuse de ce type de colonisation a été le niveau de formation des élites politiques. À l’indépendance, ces anciennes colonies britanniques étaient, pour la plupart, dirigées par une élite formée au Royaume-Uni, aux États-Unis, ou simplement dans de grandes universités africaines. D’ailleurs, Fourah Bay, la plus ancienne université d’Afrique noire (sur le modèle occidental) a été fondée en 1827, en Sierra Leone, et était célèbre pour ses facultés de médecine, de droit, de philologie, où venaient se former des étudiants de toutes les colonies britanniques de l’Ouest africain. Cette excellence a-t-elle servi à la bonne gestion des États dans ces ex-colonies britanniques ? Chacun de ces pays a commis ses propres erreurs. Et, en général, il en a tiré les leçons. Beaucoup se plaisent à rappeler, aujourd’hui, que les pays anglophones s’en sortent mieux que les francophones, les lusophones et autres hispanophones. Il faut toujours se garder des jugements définitifs sur la globalité d’un groupe. Mais, il est certain que le type de colonisation subie contraignait les anglophones à s’assumer, pleinement. Où l’on revient à la Zone franc, avec, jusqu’à il y a peu, cette assurance tous risques de la France. Certains gouvernements de cette zone laissaient le Trésor français couvrir leurs fins de mois difficiles. Pendant ce temps, lorsque le Nigeria, le Ghana, la Sierra Leone ou la Gambie commettaient des erreurs, ils en payaient immédiatement les conséquences, souvent douloureuses. En 2017, John Dramani Mahama, chef de l’État ghanéen, a échoué à se faire réélire pour un second mandat, simplement parce que la monnaie nationale, le cedi, avait perdu plus de 30% de sa valeur. Dans la zone Franc, un très mauvais gestionnaire pouvait, en bon resquilleur, masquer ses erreurs et son incompétence derrière le paravent de ce qu’un ancien ministre ivoirien qualifia naguère de monnaie de riche. ► À lire aussi : Quelles personnalités au couronnement de Charles III?
5/6/20234 minutes, 20 seconds
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Il s’appelait Harry Belafonte

Fils de la Jamaïque, fils de l’Amérique, et fils de l’Afrique, il a beaucoup fait pour les peuples noirs, sous toutes les latitudes. Il aimait les gens. Dieu qu’il savait aimer ! C’est un déluge d’hommages qui est déversé sur la mémoire de Harry Belafonte, éloges, l’annonce de son décès, ce mardi 25 avril. Précurseur dans la musique comme dans le cinéma, la superstar afro-américaine a aussi été un très efficace militant des droits civiques, aux États-Unis, doublé d’un humaniste et d’un panafricaniste qui a représenté beaucoup pour l’Afrique et les Africains. Harry Belafonte a émerveillé des générations d’Africains, depuis les années cinquante. À l’époque où il éclaboussait tout de sa classe et de son talent, la ségrégation raciale était encore une industrie florissante, aux États-Unis, et en Afrique, la domination coloniale prospérait toujours. Pour les peuples africains, Belafonte était, plus qu’une fierté, la preuve vivante qu’un jour, comme dit un célèbre negro spiritual, persuadé, du fond du cœur, qu’un jour nous vaincrons : « Deep in my heart, I do believe, We shall overcome someday. » Avec Sidney Poitier, il était alors, au cinéma, un des rares Noirs à échapper aux rôles d’esclaves ou de domestiques. Et même lorsqu’il se retrouve en amour dans un film avec une femme blanche, « Le monde, la chair et le diable », à la fin, les producteurs suppriment toutes les scènes d’amour, sous prétexte que l’Amérique n’était pas prête à accepter cela. Lorsque avec sa seconde épouse, blanche, il trouve, à New York, l’appartement qui leur convenait, on le leur refuse, au motif que le quartier ne pouvait supporter un couple mixte. Alors, il achète tout l’immeuble de vingt-trois étages, s’offre les deux derniers, tout en haut, et cède le reste à des gens plus tolérants. Cela donnera naissance à la première copropriété de New York. À propos du racisme, il aimait répéter ceci : « Pour nous, en tant qu’êtres humains, la vie humaine n’a pas de couleur. » Sa proximité avec Martin Luther King était légendaire Dans ces années de grande souffrance pour les siens, Harry Belafonte symbolisait les certitudes d’espérance des peuples noirs, sous toutes les latitudes. Surtout, il agissait. Il aidait. Il était le confident du Dr King, et le meilleur, pour lever des fonds pour les actions civiques du révérend. L’histoire a retenule fameux discours de Martin Luther King à Washington : « I have a dream ». Ce que beaucoup ignorent, c’est que ce meeting géant doit énormément à Belafonte, qui a mobilisé tous ses amis stars de Hollywood pour en rehausser l’éclat de leur présence, et plusieurs témoignages concordent à reconnaître que c’est dans son appartement que ce fameux discours a été conçu. Dizzy Gillespie, Charlie Parker, Billie Holiday, Miles Davis… l’ont beaucoup aidé à s’imposer dans la musique, et lui le rendra à d’autres, au centuple. Grâce à sa générosité, il a pu changer son destin et celui de nombreuses personnes autour de lui. Il était d’ailleurs, en 1956, le premier artiste à vendre plus d’un million d’albums, avec Banana Boat Song, et il trônera 99 semaines dans les hit-parades. Seul Michael Jackson parviendra à le détrôner, en termes de ventes. Quelle place tenait l’Afrique dans cette vie si active ? L’Afrique était en permanence présente dans la vie de l’artiste. À l’indépendance du Ghana, en 1957, Martin Luther King était à Accra. Harry Belafonte pouvait-il ne pas y être ? Non ! Les Noirs d’Afrique du Sud subissaient la pire forme de ségrégation : l’apartheid. Belafonte y répond, en révélant au monde une certaine Miriam Makeba, jeune et timide chanteuse noire sud-africaine, qu’il poussera à devenir l’icône que l’on sait. Plus récemment, en août-septembre 2002, il est à Johannesburg, au Sommet mondial sur le développement durable. Parce que, Belafonte, concerné, était toujours au premier rang, lorsque l’Afrique devait se présenter au monde. C’était, là, sa fibre de fils de la Jamaïque, fils de l’Amérique, et fils de l’Afrique.
4/29/20233 minutes, 59 seconds
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Aucun droit d’abandonner le Soudan

Une nation à l’histoire belle et prestigieuse, trahie par des généraux assoiffés de pouvoir. Ce pays a beaucoup donné à l’Afrique et mériterait plus de solidarité. En une semaine d’affrontements, les troupes des deux généraux qui se disputent le pouvoir à Khartoum ont tué plus de 400 Soudanais et blessé quelque 3 500 autres. Comment est-ce possible que al-Burhan et « Hemedti », naguère unis pour compromettre la transition démocratique initiée à la chute du dictateur Omar el-Béchir, en soient à liquider les civils, comme dégâts collatéraux de leur lutte pour le pouvoir ? Sans doute parce que ces deux généraux semblaient, jusqu’à il y a peu, concentrer leur cruauté sur les manifestants hostiles à leur putsch anti-démocratique. Or, aucune voix audible n’avait osé, dans le concert des nations, les remettre à leur place, ou condamner clairement l’illégalité de leur mainmise sur la nation. Ce peuple aux mains nues a donc été laissé en tête-à-tête avec ses bourreaux, dix-huit mois durant. Forts de la grisante assurance née du sentiment d’impunité, ces généraux, dans leur soif effrénée de pouvoir, en sont à s’estimer libres, désormais, de semer la terreur. À quoi bon s’en étonner, à présent, ou verser des larmes de crocodiles ? Les chancelleries auraient pu, auraient dû peser de tout leur poids, pour tempérer l’élan répressif de ces généraux. Désormais, la violence guette leurs propres ressortissants au Soudan. Il y a toujours des conséquences aux manquements graves, qu’ils relèvent de la couardise ou de l’indifférence. À force de feindre de ne pas voir les massacres qui se perpétraient, on a implicitement donné à ce pouvoir contestable le feu vert, pour oser le pire. Et les pays qui auraient dû mettre un coup d’arrêt aux exactions d’al-Burhan et de « Hemedti » en sont réduits à dépêcher des navires de guerre, ou à mobiliser dans la précipitation d’autres moyens, pour espérer mettre leurs ressortissants à l’abri. Après tout, n’est-ce pas le devoir de ces gouvernements que de sécuriser leurs concitoyens vivant au Soudan ? Ils auraient pu ne pas avoir à le faire, et cela aurait sans doute aussi épargné la vie de nombreux Soudanais. Le plus dur, en réalité, est la persistance de la communauté des nations à traiter ces généraux comme des dirigeants, qu’ils ne sont pas. Dans certains pays du continent, le métier de militaire semble être désormais l’apanage d’aventuriers assoiffés de pouvoir, dont le seul mérite est de savoir manier les armes. Vautrés dans les attributs du pouvoir, ils en abusent, au mépris de la vie des autres, ne vivent que pour leurs intérêts égoïstes et, telle la maffia, mettent en coupes réglées les territoires qu’ils contrôlent. On en regretterait, presque, les putschistes d’autrefois. Eux, au moins, savaient faire semblant d’être… dignes et honnêtes ! Al-Burhan et « Hemedti » prétendent tous deux aimer leur patrie… L’on n’en est que plus triste pour ce peuple de grande et prestigieuse histoire, instruit et cultivé, qui alignait, jadis, des compétences dont toute l’Afrique était fière. À l’indépendance, le Soudan pourvoyait les institutions africaines en cadres de très haut niveau, parmi les meilleurs. Le premier président de la Banque africaine de développement, Mamoun Beheiry, était Soudanais. Ce pays a aussi donné deux présidents à la Confédération africaine de football. La liste est interminable… Nation pleinement africaine, le Soudan était l’État qui partageait le plus de frontières avec d’autres pays en Afrique : Centrafrique, Tchad, Égypte, Libye, Éthiopie, Érythrée, et le Soudan du Sud, aujourd’hui indépendant, qui l’isole de trois ex-voisins : RDC, Ouganda et Kenya. Certes, le Ghana se revendique comme premier État indépendant d’Afrique noire, en 1957. Mais, c’est dès 1956 qu’a été proclamée l’indépendance du Soudan, qui était aussi une nation avec une forte composante noire. L’Afrique n’a vraiment pas le droit d’abandonner ce peuple à son sort !
4/22/20234 minutes
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RDC: L’épiscopat au secours de l’intérêt général

Dans bien des nations africaines, le clergé joue, depuis les indépendances, un rôle essentiel, pour rappeler, notamment à la classe politique, ce qui est juste. Pour le bien de tous. Dans son message pascal, le cardinal Fridolin Ambongo s’est insurgé, dimanche dernier, contre le projet de loi visant à écarter de la course à la magistrature suprême tout candidat dont les deux parents ne seraient pas congolais d’origine. Quelle importance faut-il donner à l’implication de l’archevêque de Kinshasa dans ce débat ? Cette implication était indispensable, d’autant qu’il manquait, sur cette question ultra-sensible, une voix à la fois neutre et crédible, pour alerter l’opinion et mettre les hommes politiques en garde contre les risques que ferait courir une loi d’exclusion sur mesure à la RDC et au peu de cohésion qu’il lui reste. Des prétendants connus à la magistrature suprême, Moïse Katumbi semble le seul concerné par ce projet, inspiré par des politiciens à qui le poids électoral supposé de l’ancien gouverneur du Katanga donne, à l’évidence, quelques petits complexes. À quel point leur faut-il manquer de perspicacité, pour espérer tirer bénéfice d’une éventuelle disqualification de Katumbi ! Nul doute, par contre, que tout le peuple congolais subirait fatalement les retombées néfastes de la « congolité », comme le peuple ivoirien a subi, naguère, les ravages de l’ivoirité. Ce n’est donc pas une preuve d’amour pour sa patrie que de l’engager dans une aussi aventureuse expérimentation. Y a-t-il quelque fondement à l’idée que le patriotisme est fonction de cette double origine parentale ? Aucun. Et il a raison, cet auditeur d’Appels sur l’actualité qui rappelait fort justement sur RFI que la quasi-totalité des dirigeants qui ont conduit la RDC à la faillite, ces dernières décennies, sont nés de parents tous congolais. On peut n’avoir qu’un seul parent congolais d’origine, et aimer le Congo davantage que ne l’aiment certains de ceux qui se partagent la responsabilité du passif qui a fait de ce pays un de ceux qui assurent à leur peuple les conditions de vie les moins glorieuses, alors qu’il est l’un des plus dotés par la nature sur ce continent. Il fallait que cela soit dit, et l’on se félicite que le cardinal ait eu le courage de dénoncer ces diversions hasardeuses. Dans une société autant minée par les divisions basées sur les intérêts de clans et autres, l’épiscopat est un pôle de relative concorde. Et lorsqu’une voix comme celle du cardinal Ambongo s’élève, l’on sait qu’elle défend avant tout l’intérêt général, même si l’homme peut ne pas être parfait, ou irréprochable en tout. Peut-on soutenir que l’épiscopat a souvent rempli ce rôle, ailleurs sur le continent ? On peut le dire. Notamment pour l’avènement de la démocratie ou, plutôt, la fin des régimes dictatoriaux de parti unique. Plus généralement, le clergé, depuis les indépendances, a révélé des hommes d’église courageux, dont quelques évêques rebelles. Les Camerounais vous parleront, par exemple, du cardinal Christian Tumi, sans concession vis-à-vis du régime de Yaoundé, jusqu’à sa mort, en avril 2021. D’autres, plus anciens, vous parleront de Mgr Albert Ndongmo, évêque de Nkongsamba, dont les prêches virulents, dans les années 60, plaisaient peu au régime Ahidjo. Qui a bien tenté de l’utiliser comme médiateur avec les rebelles de l’UPC, avant de l’arrêter, et de le condamner à mort, en 1970. Peine commuée en prison à vie. Libéré en 1975, il est exilé au Canada, jusqu'à sa mort, en 1992. Au Vatican, on reprochait aussi à Mgr Ndongmo d’avoir créé, dans son diocèse, une petite industrie plastique, dont les bénéfices finançaient des bourses d’études pour les enfants de familles démunies. « Votre mission est de conduire les âmes au ciel, et non de faire de la production économique », s’entendit-il réprimander par le Saint-Siège. Sa réplique, mémorable, fut celle-ci : « On ne peut pas conduire les âmes au ciel, en faisant comme si la terre n’existait pas ! »
4/15/20234 minutes, 19 seconds
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Pour une société qui respecte la femme

Guinée, encore loin du compte ! Mais c'est à travers une bonne éducation des jeunes garçons que se prépare le respect de la femme par les hommes. Respecter, séduire, plutôt que rudoyer. Quant aux dirigeants, ils gagneraient à traiter les femmes autrement que comme des accessoires de leur pouvoir, qui s’achètent et se jettent, sans aucun respect. Des objets ! En Guinée, la justice a frappé juste et fort, en condamnant les quatre violeurs qui ont détruit, en novembre 2021, la vie de M'mah Sylla, jeune femme de 25 ans. Ils ont écopé de peines sévères, saluées par une opinion allergique à ces pratiques que l’on dit très répandues dans le pays. Cela pourrait-il expliquer le soulagement déclenché par ces condamnations ? C’est, là, un cas typique de soif de justice, pour une société embourbée dans la culture de l’impunité, avec peu d’égard pour la vie humaine, si peu d’estime pour la dignité de la femme, et aucun respect pour son corps. Et ils se prétendaient médecins, les auteurs de ces crimes abominables, qui ont fait couler tant de larmes, qu’il n’en reste plus, à présent, à verser sur leur minable sort.  L’intérêt porté par les politiques au drame de M'mah Sylla a sans doute aidé à retenir l’attention et à attirer la lumière sur elle, à la différence des dizaines, sinon des centaines, qui subissent et périssent dans un total anonymat. Voilà pourquoi de bonnes lois valent toujours mieux qu’une bonne pub, même sur les réseaux sociaux ! Ce même mercredi, au Maroc, la société civile semblait, par contre, très déçue par une décision de justice, dans une affaire de viol. Elle protestait, en effet, devant le Palais de justice de Rabat, contre les peines dérisoires infligées aux violeurs et assassins d’une enfant de 11 ans. Alors que la loi dit que le viol sur mineur est puni de dix à vingt ans de prison, les agresseurs s’en sont sortis avec seulement deux ans de prison ferme. Ces manifestants demandaient que soit mis en place un code de l’enfant, pour encadrer les décisions de violence sexuelle sur mineurs. Pour eux, ce verdict clément envoie un encouragement, un signal d’impunité totale aux violeurs et autres pédocriminels. Pour l’une des têtes d’affiche de cette manifestation, ces peines dérisoires marquent un mauvais usage de la marge d’appréciation laissée au juge pour cerner quelques cas particuliers. Aussi, voudrait-elle, désormais, un moyen pour contraindre les magistrats marocains à infliger des peines plus lourdes aux pédocriminels. Au micro de Nadia Ben Mahfoudh, elle a donc demandé que le jugement soit revu, et le code pénal, modifié. À Clémentine Pawlotsky qui l’interrogeait, Khaoula Assebab, présidente de l'association Jossour forum des femmes marocaines, répond : « On a eu beau travailler sur les lois, sur leur changement, il faut travailler davantage sur l’application des lois et sur le durcissement des sentences. Pour ne pas laisser de marge au juge pour alléger à ce point la peine, face à un crime aussi atroce. » Et de rappeler que, dans cette affaire, trois adultes ont, sur une période de huit mois, violé une petite fille de 11 ans, l’ont mise enceinte. Et elle a accouché ! Des faits sans équivoque ! Que disent ces deux verdicts, diamétralement opposés, des viols, en Guinée et au Maroc ? Rien de définitif, ni dans un sens, ni dans l’autre. À la limite, la relative célérité de l’aspect judiciaire du drame de M'mah Sylla tient davantage à la publicité qui lui a été faite par les réseaux sociaux qu’à une quelconque conscience nationale. La société civile, au Maroc, est même mieux structurée, mieux organisée qu’en Guinée, pour aider à enrayer le viol, qu’il faut bien qualifier, ici, de tare ! Pour le reste, il faut apprendre aux jeunes garçons à respecter leurs petites camarades pour, plus tard, savoir séduire la femme, plutôt que de la rudoyer, lui plaire, la respecter, comme chaque homme, sa mère, ses sœurs, sa compagne. Mais, comme il serait difficile, pour les jeunes hommes, d’être dans des rapports de tendresse et de séduction avec la femme, si leurs propres dirigeants politiques, hommes, sont rustres et manquent de finesse avec les femmes, qu’ils traitent comme les accessoires de leur pouvoir, qui s’achètent, se jettent, se changent, sans égard, sans aucun respect. Des objets !
4/8/20234 minutes, 12 seconds
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Sénégal: une confusion bien entretenue

En politique, lorsque l’on estime avoir un destin national, il faut prendre garde aux attaques faciles contre la justice. Car, si l'on devient soi-même chef de l'État, l’on pourrait peiner à rendre à son peuple la confiance en cette justice que l’on aura contribué à discréditer. Deux mois de prison avec sursis, 200 millions de francs CFA de dommages et intérêts. Contrairement à ce qu’il semblait craindre, Ousmane Sonko n’est pas écarté de la prochaine présidentielle par ce verdict. Au regard de l’émoi de ces dernières semaines, comment comprendre ce jugement, qui ne semble, d’ailleurs, satisfaire aucune des deux parties ? Au-delà du jugement lui-même, ces tensions sans fin rendent totalement illisible l’échiquier politique sénégalais. Ces deux dernières années, ce pays vit en permanence des psychodrames artificiellement générés, sur la base de suspicions récurrentes : la première prête à l’actuel chef de l’État un désir de troisième mandat, et la seconde suggère que le meilleur moyen, pour lui, d’y parvenir, serait d’éliminer de la course celui qui se présente – et que certains présentent – comme un possible prochain président du Sénégal, en l’occurrence Ousmane Sonko. Voilà comment deux dossiers qui n’auraient jamais dû quitter le strict périmètre judiciaire sont devenus une source permanente de crises, le justiciable Ousmane Sonko dénonçant sans cesse une instrumentalisation de la justice visant à le rendre inéligible. Beaucoup auraient souhaité que tous accordent à la justice une présomption de droiture, pour aller paisiblement au bout de chaque plainte, notamment celle de cette employée de salon de massage, qui accuse. La tournure politique prise par cette affaire n’a, pour le moment, permis de rien trancher. Le plus triste, en mars 2021, était de voir ces jeunes gens, fiers partisans d’Ousmane Sonko, affirmer, à visage découvert, être prêts à « mourir pour leur leader». Quel que soit le camp, en politique, au Sénégal, il y a trop de gens prêts à mourir pour leur leader, alors que ce serait tellement plus constructif, pour tous, de savoir mourir un peu pour la patrie. L’instrumentalisation de la justice reprochée au président Macky Sall ne se fonde-t-elle pas sur un réel désir de troisième mandat ? En quoi est-il indispensable, pour Macky Sall, d’écarter Ousmane Sonko, pour briguer un troisième mandat ? En dépit d’une opposition autrement plus forte et plus large, Abdoulaye Wade s’était présenté pour le troisième mandat, dont tous lui contestaient le droit. Le lien entre une éventuelle disqualification d’Ousmane Sonko et le sort de Macky Sall comporte sans doute des subtilités qui nous échappent... Par ailleurs, tout président qu’il était, Abdoulaye Wade avait été battu… par Macky Sall, justement. Les tensions, les destructions et même les morts, au nom de la méfiance vis-à-vis de la justice, tout cela laisse une impression de ce que les marxistes lusophones africains qualifiaient, dans les années 80, de confusionnisme. Surtout que ces affaires relèvent de la vie privée du député, en l'occurrence. Les ramener sur le terrain de la manœuvre politicienne visant à empêcher « sa » candidature fait passer la plaignante par pertes et profits. Il a fallu ce dernier jugement, cette semaine, pour réaliser que la plainte du ministre du Tourisme n’a pas servi à écarter de la course un redoutable challenger. En somme, laisser la justice passer peut aussi bien blanchir l’opposant. Est-ce bien cela ? Sans compter que lorsque l’on estime avoir un destin national, il ne faut jamais oublier que l’on peut, tôt ou tard, devenir chef de ce même État. Et l’on aurait alors du mal à inspirer au peuple une confiance par rapport à cette justice que l’on aura contribué à discréditer, alors qu’elle sait aussi rendre des verdicts contraires à ceux que prédisent ses détracteurs. Un dernier point. Le Nigeria vient d’organiser des élections générales, dont une présidentielle, à laquelle le président sortant, Muhammadu Buhari n’a pas pris part en tant que candidat, après deux mandats. Et, durant l’année qui a précédé cette présidentielle, personne n’a sommé Buhari de jurer qu’il ne sera pas à nouveau candidat. Un chef d’État n’a pas à dire qu’il ne fera pas ce que la Constitution de son pays lui interdit de faire. Lorsqu’il doit partir, il s’en va. Et c’est tout. Et si la loi ne contraint pas Macky Sall à s’en aller, son peuple peut le faire partir par les urnes, s’il ne veut plus de lui. Mais, l’obliger à annoncer un, deux ans à l’avance qu’il ne sera pas candidat, est une façon de suggérer qu’il pourrait, s’il voulait. Sans compter que dans certains pays, un chef d’Etat qui passerait son temps à expliquer qu’il ne sera pas candidat, peut, vite, perdre son autorité sur des ministres en lutte pour la conquête de la place qui va se libérer.
4/1/20234 minutes, 40 seconds
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Un rêve sans fin…

Pourquoi donc le privilège de représenter le continent au sein du Conseil de sécurité devrait-il être réservé aux seuls grands pays, alors que de petites nations sérieuses serviraient davantage l'intérêt de tous ! Lors d’un dialogue en ligne, initié par le Parti communiste chinois, le président Cyril Ramaphosa d’Afrique du Sud a réaffirmé, ce 15 mars 2023, la nécessité d’une réforme des Nations unies, avec un siège permanent pour l’Afrique au Conseil de sécurité. Le continent peut-il raisonnablement nourrir quelque espoir de voir aboutir cette revendication, plutôt ancienne ? Depuis un quart de siècle, au moins en effet, les Africains réclament cette réforme et ce siège permanent, mais dans une relative cacophonie, et en vain, jusqu’à présent. Ils ne se sont pas réellement donné les moyens d’impulser les changements qui auraient pu leur offrir une telle perspective au sein de l’Organisation internationale. Car, pour être audible, il faut exister, de manière cohérente et convaincante. Or, quoique plaisante sur le papier, l’idée d’un siège permanent pour l’Afrique au Conseil de sécurité n’a nullement été confortée par une aptitude de l’Afrique à s’imposer comme un bloc homogène, une entité solide. L’Union se déchirerait, si elle devait s’entendre sur la nation qui porterait sa voix au Conseil de sécurité. Et chacun des pays qui se considère aujourd’hui comme grand et important sur le continent croit que ce siège devrait lui revenir naturellement. L’Afrique du Sud, le Nigeria, et quelques autres s’y voient, sans qu’un seul puisse se prévaloir d’un leadership consistant et convaincant, dans la constance, ces dernières décennies.  Dans ce cas, il ne resterait donc plus qu’à déterminer, à l’Union africaine, les critères précis à remplir pour mériter ce siège… Et c’est alors que l’UA pourrait voler en éclats. Autant, pour certains, l’état de droit et la démocratie semblent être des gages clairs de crédibilité, autant, pour d’autres, il serait préférable d’intégrer des considérations moins… contraignantes, voire futiles. Parlez-leur de systèmes politiques à la crédibilité avérée, de processus fiables de désignation des dirigeants, et la plupart s’emporteront. Quant aux marqueurs possibles du vote de ce membre permanent africain au Conseil de sécurité, nul n’y pense. Agira-t-il en son âme et conscience, ou sur les directives express de l’UA ? Qu’aurait-il fait, par exemple, dans le contexte actuel, sur une résolution du Conseil sur la guerre russe en Ukraine ? L’Afrique est tellement divisée, sur tout, que, dans ce siège permanent, elle pourrait être réduite à souscrire un abonnement pour l’abstention. Et donc, faire de la figuration, comme du temps où elle n’avait rien. Le pire, pour les peuples, serait que le continent obtienne ce siège, avant de commencer à songer à l’usage qu’il compte en faire concrètement. Les membres permanents du Conseil de sécurité ne sont pas tous des modèles de démocratie ou de respect des droits de l’homme… Dans bien des domaines, l’Afrique a encore de sérieux progrès à faire, en effet. Il n’empêche que les peuples voudraient voir la nation qui parlerait en leur nom se distinguer par certains grands principes, certaines valeurs. Tous voudraient être représentés par des dirigeants dignes, dont la légitimité ne souffre d’aucune contestation, et qui soient capables de garder la tête haute. Regardez donc la disparité des profils des chefs d’État qui ont dirigé l’Afrique du Sud, depuis le départ du pouvoir de Nelson Mandela, en 1999 ! Le Nigeria, sur la même période, s’illustre de manière tout aussi lugubre, dans l’inconstance, avec un leadership d’égale inconsistance. Ici et là, ces mêmes dirigeants qui ignorent superbement la xénophobie de leurs concitoyens à l’égard d’autres fils du continent sont ceux qui prétendent vouloir porter la voix de toute l’Afrique au Palais de verre de Manhattan. Si seulement ces mastodontes pouvaient accepter de céder la place à un de ces pays, petits par la géographie, mais qui affichent des systèmes politiques respectables, et un leadership sérieux et crédible, sur la durée ! À la différence des soi-disant grands pays, ces « petites » nations sérieuses savent prendre en compte l’intérêt général, et n’ont pas cette fâcheuse tendance à tout ramener à leurs seuls intérêts.
3/18/20234 minutes, 20 seconds
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Le prix de la reconquête de l'Afrique!

Il a eu beau multiplier les concessions et les bonnes intentions, le chef de l'État français peine à enrayer la dégradation de l'image de son pays en Afrique. Comme si la politique africaine de la France était tellement dépréciée qu'elle ne peut plus être réformée. Pour espérer reconquérir une opinion ouvertement hostile, il va falloir changer, radicalement, pour une politique lisible, à Paris. Avec des principes immuables, quels que soient les latitudes et les interlocuteurs. « Ce n’est pas le discours d’Emmanuel Macron qui va changer notre destin. » Ainsi réagissait un leader du Balai Citoyen (la société civile burkinabè), à la suite des nouvelles orientations de la politique africaine, annoncées par l’Élysée, en prélude à la tournée qui s’achève ce samedi 4 mars. Les réactions contrastées à ce discours signifieraient-elles que l’exercice n’est pas réussi ? L’on pourrait aussi bien se demander s’il était seulement indispensable. Certes, l’image la France est quelque peu malmenée dans l’opinion, ces derniers temps, en Afrique. Mais, en septembre dernier, Emmanuel Macron faisait déjà du désamour affiché par les opinions africaines à l’égard de son pays une lecture suggérant que ces attaques pouvaient résulter de manipulations orchestrées par un « narratif, russe, chinois ou turc », sur les réseaux sociaux. Ce discours, à peine six mois plus tard, donne l’impression que la France, en Afrique, est sur la défensive, sinon acculée, en panne de diagnostic. Dans les manifestations hostiles à la France, on aperçoit régulièrement quelques drapeaux russes, en effet, et l’on entend certains esprits suggérer que la Russie et les mercenaires de Wagner pourraient constituer une réponse à ce que les populations n’acceptaient plus de la France. Il suffit pourtant d’écouter la partie la plus éclairée de l’opinion, pour comprendre que le rejet dont la France peut être l’objet n’a rien à voir avec une Russie qui, du temps de l’Union soviétique, a largement fait la preuve de son incapacité à sortir quelque pays africain que ce soit du gouffre. Éthiopiens, Guinéens, Béninois et autres Maliens pourraient en témoigner. Les Russes, les Chinois, et même les Turcs disparaitraient du paysage, que les pays africains ne fondraient pas pour autant dans les bras de la France. À Paris, l’on a du mal à admettre que le passif à assumer est un tout, lourd. Et qu’il serait peut-être plus utile, dans l’immédiat, de faire profil bas, pour repenser sérieusement une relation saine avec ce continent, en évitant de nouvelles erreurs, qui mettraient en doute la sincérité des bonnes intentions proclamées. Quelles seraient ces erreurs ? L’impression que donnent, dans l’immédiat, les tentatives actuelles de reconquête est celle d’un conjoint rejeté, qui reviendrait chaque jour à la charge, avec de belles promesses, auxquelles répondrait de nouvelles vexations. Lorsqu’un système est totalement déprécié, il vaut parfois mieux le démanteler, pour construire un autre, entièrement neuf. Dans les relations internationales aussi, il faut savoir quitter la table, lorsque l’amour est desservi. Les Russes, à coup sûr, décevront ! Si la France sait ne pas trop insister, et qu’elle fait la preuve qu’elle a véritablement changé, alors, elle pourrait, progressivement, revenir en grâce. Mais une bonne politique repose sur l’universalité des principes qui la fondent. Moduler les annonces en fonction des visites présidentielles ici ou là, ou de la qualité plus ou moins bonne des relations du chef de l’État français avec tel dirigeant de tel ou tel pays peut nuire, et nuit déjà. Tous admettent, cependant, que les concessions d'Emmanuel Macron à l’Afrique sont, de loin, plus importantes que celles de ses prédécesseurs à l’Élysée.  Mais il continue à peiner à faire aimer la France. Et les plus intransigeants lui servent les reproches de toujours faits à la France. Sur le troisième mandat, sur les coups d’État, les régimes fréquentables… que de fois ne l’a-t-on accusé d’avoir deux poids, deux mesures ! Même sur le franc CFA, les Africains de l’Ouest lui reprochent de s’être immiscé dans le projet de monnaie ouest-africaine, pour mieux le plomber. Autre exemple : la Commission d’enquête sur le rôle de la France dans la répression des maquis de l’UPC. Pourquoi le Cameroun, et pas Madagascar, hormis le fait que le président Macron était, il y a peu, en visite à Yaoundé ? Si l’objectif est de vider les contentieux de la violence coloniale, alors pourquoi passer certaines par pertes et profits ?
3/4/20234 minutes, 14 seconds
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Ignace Clomegah, patron et bâtisseur

Professionnel de haut niveau et de très grande envergure, il aura beaucoup transmis. Ses héritiers brillent et prospèrent, d'ailleurs, aussi bien dans les gouvernements, les institutions internationales, les multinationales que le secteur privé, en général. Par probité intellectuelle, nous nous devons, juste, aussi de confesser, ici, qu'il était aussi un ami. Diplômé de Sciences Po, (Ecofi), brillant expert-comptable, il était un sujet d’élite, le premier Noir à intégrer, en France, le grand cabinet Arthur Andersen, et à y gravir les échelons, pour, à son tour, recruter et former quelques éléments qui comptent, encore aujourd'hui, parmi les meilleurs du marché. Ignace Clomegah a tiré sa révérence, ce 23 février 2023. Son parcours restera à jamais une source d’inspiration pour l’Afrique de l’excellence.  À une époque où l’horizon paraissait hermétiquement bouché pour les Noirs dans ces multinationales, il a su crever un plafond de verre en béton armé, ouvrir la voie, et transmettre le flambeau de l’excellence à d’autres. Cyrille Nkontchou, autre sujet brillant évoluant dans cet univers, rappelait, en notre présence, il y a peu, que lorsque eux entraient à Arthur Andersen, Ignace Clomegah y était le seul Noir associé. Vous ne pouvez imaginer à quel point de tels exemples peuvent stimuler les plus jeunes, dans une saine émulation, propre à vous réconcilier avec les fameuses certitudes d’espérance. Quand vous dites qu'il était le « seul Noir », mais sur combien de recrues ? Une quarantaine. Et, cinq ans plus tard, ils étaient six à passer managers, et il en était encore. Mais son embauche n’a pas été des plus aisées. Le responsable du recrutement l’a renvoyé vers Guy Barbier, le grand patron, qui a commencé par lui expliquer qu’il paraissait, certes, bon, sur le papier, mais que les clients du cabinet pouvaient ne pas se faire à l’idée de confier le cœur du réacteur de leurs entreprises à un Noir. « Je veux bien tenter l’expérience, mais si un, deux, puis trois clients venaient à ne pas vous accepter, je serais obligé de me séparer de vous », a-t-il prévenu. En moins de deux ans, Clomegah était sur des missions sensibles (les grands laboratoires pharmaceutiques, les agences de travail temporaire, les grandes banques). Jusqu’au jour où un directeur financier, dans une banque, s’étonne de voir Ignace Clomegah débarquer à la tête d’une équipe d’une dizaine de consultants. « Je vous ai demandé un crack, et vous m’envoyez un nègre », dit ce directeur, qui avoue clairement être de la Coloniale, avoir fait l’Indochine, et ne pas trop aimer des Noirs au poste de pilotage. Il refuse donc d’échanger directement avec Clomegah, qui fait alors transiter ses questions et demandes par un de ses propres adjoints sur la mission. À la fin, ce directeur, désarmé, lui dit : puisque que c’est vous, manifestement, qui formulez les questions, et que l’intermédiaire revient sans cesse vers vous, autant vous adresser directement à moi. À la fin de la mission, ce directeur allergique à toute différence s’autorise quelques compliments déplacés. « Ce rapport est non seulement bon, mais il est rédigé dans un très bon français », dit-il. Clomegah sort alors de la salle. Et l’associé, présent, le rattrape, et lui dit que c’était vraiment un compliment. Et Clomegah de répliquer : « Je n’avais pas été prévenu que le rapport devait être rédigé… en bamboula ! » Et c’est bien à Abidjan que s’établira sa notoriété… Guy Barbier lui avait proposé le Sénégal, mais Clomegah a préféré la Côte d’Ivoire. Où il se retrouve, encore une fois, seul Noir dans l’encadrement. Et découvre que même les Africains, à la tête des entreprises d’État, leurs clients, avaient du mal à se faire à l’idée de voir un des leurs à ce niveau, représenter un si grand cabinet international. Ses performances lui vaudront vite de supplanter le patron, pour finalement coiffer une juridiction d’une quinzaine de pays. Clomegah, pour détecter des talents, faisait le tour des grandes écoles créées par Félix Houphouët-Boigny, notamment à Yamoussoukro et qui, selon lui, formaient une élite du niveau de ceux que produisent HEC ou Sciences Po. En une vingtaine d’années, il a recruté, beaucoup formé, notamment des Ivoiriens, dont certaines futures hautes personnalités. Tel l’actuel Premier ministre, Patrick Achi, Supélec, embauché à sa sortie de Stanford, et avec qui il travaillera six à sept ans en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale. Trois, au moins, des ministres de l’actuel gouvernement ivoirien ont fait leurs classes avec lui. Mieux, depuis la mort de Félix Houphouët-Boigny, il n’est pas un seul gouvernement dans lequel on ne compte deux ou trois de ses ex-poulains. D’autres, nombreux et tout aussi brillants, prospèrent dans les multinationales, le secteur privé. Ainsi de l’avocat Michel Brizoua-Bi qui, à l’annonce de la disparition d’Ignace Clomegah, s’est contenté de ces quelques mots, qui disent tout : « Mon premier patron. Un bâtisseur ! ».
2/25/20234 minutes, 39 seconds
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Union africaine: soixante ans d’une réalité disparate

Dans une communauté de nations, des critères rigoureux d’appartenance s’imposent, pour éviter que l’image de tous soit ternie par celles des brebis galeuses… Terrorisme, changements anticonstitutionnels, conséquences de la pandémie de Covid-19 et de la crise russo-ukrainienne, autant de défis, que les populations africaines affrontent avec résilience, si l'on en croit les ministres de l’Union africaine, réunis pour préparer le sommet des chefs d’État, qui se tient, ce week-end, dans la capitale éthiopienne, Addis-Abeba. Cette résilience n’est-elle pas, au fond, une source d’espérance ?  Il faut juste prendre garde à ne pas trop ancrer le destin de l’Afrique dans la seule capacité des peuples à encaisser les chocs, à s’y résigner, à s’adapter, en espérant éventuellement s’en relever. Une telle banalisation de la résilience des populations africaines serait malheureuse, si elle devait assigner ce continent aux caprices d’un sort maudit, alors que les autres peuples s’évertuent à tenir le monde sous leurs pas. Lorsque l’on évoque la question des changements climatiques et la situation humanitaire comme autant d’autres défis pressants pour l’Afrique, d’aucuns pourraient rétorquer qu’il en est ainsi depuis toujours, hélas ! L’on pourrait garder le silence, devant des discours aussi convenus, à la limite de la froideur, sur des fléaux qui tirent frénétiquement le continent vers le bas ; des maux et des urgences, que l’organisation panafricaine trouve à intervalles réguliers à son agenda, sans que jamais l’on annonce que l’Afrique en a fini avec ceux-ci ou est près d’en finir avec ceux-là. L’on aurait laissé passer ces indifférences, si ce sommet ne se situait à trois mois à peine du 60e anniversaire de la création de l’Organisation de l’Unité africaine (OUA) devenue, depuis, Union africaine. La résilience, ici, n’a rien réglé. Mais, tout de même, l’organisation a beaucoup évolué en soixante ans ? Peut-être se souviendra-t-on, aussi, qu’en mai 1963, l’OUA avait vu le jour dans le contexte du premier coup d’État sanglant perpétré sur le continent. À l’époque, le gouvernement issu de cet assassinat avait été exclu du sommet d’Addis-Abeba. Soixante ans plus tard, trois à cinq coups d’État font l’actualité de l’organisation, et rien ne laisse espérer une fin imminente de ces tragiques distractions, propres à plomber le continent. Moins d’une décennie d’euphorie à l’indépendance, puis vingt à trente ans de dictatures, notamment militaires. Ensuite, l’on a cru qu’il suffisait de se débarrasser des dictatures pour éclore en démocratie. Erreur ! Les putschistes d’aujourd’hui tirent prétexte des fautes, souvent réelles, de politiciens mal préparés à la démocratie. Combien de candidats, battus, reconnaissent leur défaite et félicitent le vainqueur, sans chercher à mettre le pays à feu et à sang ? Combien de chefs d’État sortants admettent leur défaite et cèdent le pouvoir, sans vouloir tricher ? Le peuple du Cap-Vert, que nous aimons tant citer en exemple, ici, se remet au travail, dès le lendemain de chaque élection. Les vaincus, un peu tristes, mais nullement dévorés par l’envie de tout brûler. La démocratie ne s’improvise pas. Elle est tout de même du ressort des nations, pas de l’Union africaine ! Observez donc les rappels à l’ordre de l’Europe aux États membres qui dévient des grands principes ! Pour espérer présenter au monde un profil respectable de l’Afrique, l’Union africaine a le devoir d’harmoniser, à l’échelle continentale, le bon usage démocratique. Sans quoi, le pire ne finira jamais d’altérer le meilleur. Et les populations continueront de renvoyer dos à dos les putschistes et tous les démocrates qui succombent à la tentation totalitaire ou à la corruption. Dans une communauté de nations, des critères rigoureux d’appartenance s’imposent, pour éviter que l’image de tous soit ternie par celles des brebis galeuses, dont se servent comme alibi les putschistes et autres aventuriers, pour confisquer le pouvoir et enfoncer un peu plus les peuples et les nations. ► À lire aussi : de l'OUA à l'Union africaine, histoire et institutions (webdoc)
2/18/20234 minutes, 1 second
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À en avoir la chair de poule!

L'aisance de la connexion entre le pape François et la jeunesse de RDC avait de quoi faire pâlir d'envie les dirigeants politiques africains, qui ont tant de mal à dialoguer avec cette frange de la population qui constitue pourtant l'avenir de leurs nations. « Ôtez vos mains de la République démocratique du Congo, ôtez vos mains de l'Afrique ! Cessez d'étouffer l'Afrique : elle n'est pas une mine à exploiter ni une terre à dévaliser. » Dès sa première prise de parole en terre congolaise, le pape a donné le ton. La visite de François en RDC a été jalonnée de messages puissants. Faut-il donc en déduire qu’elle est réussie ? Comme il serait malaisé de conclure le contraire ! Au-delà de la ferveur de l’accueil, et de la tonicité des messages délivrés, chaque jour du souverain pontife sur le sol congolais aura été l’occasion, pour lui, de marquer puissamment les esprits. Aucun des maux qui minent le Congo n’a été oublié. Aucun des protagonistes des tragédies imposées à ce peuple n’a été épargné. Chacun a été rappelé à ses devoirs. Y compris le clergé. Y compris les dirigeants. Mobutu, autrefois, situait la position de son pays en Afrique comme la gâchette sur un pistolet. Le successeur de Saint-Pierre, lui, assimile la RDC, pays immense et plein de vie, au « diaphragme de l'Afrique ». Entre l’oxygène que le diaphragme permet de faire circuler dans le sang et le sang que font couler les pistolets et autres armes guidés par l’insatiable avidité des prédateurs, le choix des Congolais devrait être simple. Mais, contrairement au président Tshisekedi, il n’a pas nommément cité les méchants. Il n’empêche ! Tous se reconnaîtront, puisqu’il a dressé le portrait de ceux qui se sont imposés au festin du sous-sol congolais, comme de ces autres qui, un temps conviés par un certain Laurent-Désiré Kabila, ont oublié de s’en aller, et ont besoin d’un environnement déstabilisé, pour perpétuer la prédation. C’est aussi à dessein qu’avec gravité, le pape désigne comme un « génocide oublié », la violence que subissent les populations de l’est du Congo. ► À lire aussi : RDC: le pape François rencontre des victimes des violences dans l'Est François a tout dit, en dénonçant le colonialisme économique, tout aussi asservissant, tout particulièrement en RDC, que le colonialisme politique, puisqu’il empêche ce peuple, qu’il assimile à un « diamant précieux d’une valeur inestimable », de profiter de ses immenses ressources. Mais, ce fléau n’est pas que le fait des seuls étrangers. Aussi, a-t-il exhorté la jeunesse à se prendre en main, pour changer de destin. L’apothéose, c’était bien cette messe en plein air, avec plus d’un million de fidèles, n’est-ce pas ? Il y a bien eu d’autres moments intenses. Mais, tant d’hommes politiques auraient, en effet, tout donné pour une telle audience ! Depuis le début de ce siècle, seul Barack Obama a fait mieux, le jour de son investiture, en janvier 2009, avec quelque 1,8 million personnes au National Mall, à Washington. Dans une Afrique où tant de politiciens paient pour attirer, péniblement, quelques milliers de foules chétives à leurs meetings, même les 60 000 jeunes rassemblés pour échanger avec le Souverain Pontife feraient des envieux. C’est dire qu’il existe potentiellement une audience pour les leaders qui ont un message à transmettre à leur peuple. À la condition, impérieuse, de jouir d’un minimum de crédibilité, et d’être capables de vérité. Après leurs échanges avec ce pape de 86 ans, qui les a encouragés à abhorrer la vénalité ambiante, ces jeunes Congolais rayonnaient d’enthousiasme, prêts à se prendre en main, pour changer de destin. « Il a entendu nos cris ! […] Il a vraiment compris le message de la jeunesse ! […] Nous sommes victimes de l’indifférence de nos dirigeants ! […] Nous naissons dans la guerre, grandissons dans la guerre, et les nôtres sont en train de mourir dans la guerre ! » Les témoignages recueillis sur le vif par Patient Ligodi étaient d’une sincérité émouvante. À en avoir la chair de poule. ►​​​​​​​ À lire aussi : Que retenir de la visite papale en RDC et qu'attendre de celle au Soudan du Sud
2/4/20234 minutes, 19 seconds
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D’abord aimer son peuple

Pour espérer s’en sortir, les peuples africains devraient peut-être commencer à s’assurer que les dirigeants qu’ils se donnent les aiment et défendent leurs intérêts, de la même manière que les dirigeants des autres nations du monde aiment leurs propres peuples et défendent les intérêts de leur patrie. Entre le rappel demandé de l’ambassadeur de France et la dénonciation de l’accord de 2018 relatif aux forces françaises présentes au Faso, les ingrédients d’une brouille entre le Burkina et la France semblent réunis. Pourquoi, alors, donne-t-on, à Paris, l’impression de vouloir dédramatiser ces tensions ? Paris dédramatise, peut-être, pour ne pas rééditer les vaines querelles d’un passé récent – qui ont tant servi à distraire, à peu de frais, une partie du peuple malien, qui en oublié de demander à la junte des comptes sur sa gestion du pays. Ces tensions avec le Burkina n’en demeurent pas moins déplaisantes, et l’on se demande à quoi il sert de vouloir les relativiser. La dénonciation de l’Accord de 2018 n’a pas vraiment revêtu une forme des plus amicales. Elle aurait pu s’annoncer et s’amorcer plus discrètement, pour ne faire l’objet d’une telle publicité qu’au moment de sa finalisation. Le choix d’une injonction, servie à la télévision, à l’heure du déjeuner, pour rappeler les délais auxquels Paris était tenu, paraissait d’autant plus inamical que cela survenait après la demande de remplacement de l’ambassadeur. Oui, on peut toujours sauver la face, en dédramatisant. Mais il n’en a pas fallu autant, pour que Dominique de Villepin parle de « déclassement » de la France. Cette décision de rupture des Burkinabè a pu être motivée par des ressentiments récents, mais elle a sans doute aussi de nombreuses causes plus lointaines. Les autorités de Ouagadougou s’empressent, certes, d’annoncer que cela ne remet pas en cause les relations diplomatiques. Mais, si elles le précisent, c’est justement parce qu’elles savent que ces tensions peuvent évoluer vers une rupture plus profonde. Dès lors qu’ils sont prêts à en payer le prix, les Burkinabè ont parfaitement le droit de vouloir assumer leur souveraineté. Pour qu’ils osent, à l’endroit de l’ancienne puissance colonisatrice, ce que d’aucuns perçoivent comme une humiliation, peut-être même sont-ils prêts à se passer de toute aide venant de Paris. Tout cela semble en tout cas réjouir une partie de l’opinion africaine… Oui, mais pas toujours pour de bonnes raisons ! Nombre de peuples du continent estiment avoir subi trop de vexations de la part des dirigeants successifs de la France, depuis les indépendances : ils leur en veulent, notamment, d’avoir régulièrement jeté tout leur poids dans la survie de régimes vomis, acquis à Paris, envers et contre leurs peuples. Ces griefs expliquent pourquoi certains semblent heureux de voir tel dirigeant non-élu toiser le Blanc. Sauf que défier la France n’est qu’un pur défoulement, sans incidence sur les problèmes fondamentaux du continent. L’Afrique s’est suffisamment abreuvée de joies futiles et éphémères, pour comprendre que la seule perte d’influence de la France ne suffira pas à la propulser dans un état de bonheur permanent. Que peut, alors, tirer l’Afrique de l’affaiblissement apparent de la France aujourd’hui sur le continent ? Aux dirigeants avisés, l’intelligence politique commanderait d’en profiter pour redéfinir, de manière plus avantageuse, leurs relations bilatérales, plutôt que de vouloir une rupture sèche et stérile avec un partenaire qui, bon an mal an, les inscrit dans ses lignes budgétaires, pour quelques centaines, sinon des milliers de milliards. Les apports des nouveaux amis ne seront jamais de trop. Et négocier en position de force est toujours payant. À moins que votre dignité ait été irrémédiablement bafouée, appelant un crime d’honneur, ou l’humiliation de la deuxième puissance européenne… Demain, à l’Élysée, un dirigeant mieux disposé pourrait, malgré tout, se montrer moins arrangeant avec tel pays qui aura humilié le sien. Et d’ailleurs, pourquoi les Africains doivent-ils toujours attendre des dirigeants français qu’ils aiment davantage l’Afrique que la France ? Après tout, même avec une France féroce, ils ne s’en sortent pas si mal, les pays africains dont les dirigeants aiment leur peuple du type d’amour que nourrissent les Français pour leur propre patrie.  
1/28/20234 minutes, 3 seconds
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L'Afrique rattrapée par ses problèmes irrésolus

Pourquoi ne pas attribuer la prochaine Coupe d'Afrique des Nations conjointement à l'Algérie et au Maroc ? Ainsi, au moins, ces deux pays se rappelleront qu'ils sont frères et, peut-être, apprendront-ils à vivre ensemble… Privés d’une autorisation pour franchir l’espace aérien de l’Algérie, pays-hôte, les footballeurs du Maroc se trouvent, de fait, exclus de la septième édition du Championnat d’Afrique des nations (le Chan). Comment comprendre que le contentieux entre les deux pays, à propos du Sahara occidental, puisse faire, encore aujourd’hui, de tels dommages collatéraux ? Bien que le Chan ne soit pas une compétition majeure, cet incident revêt une dimension continentale, comme tant d’autres problèmes mal résolus, dont les conséquences finissent, tôt ou tard, par rattraper l’Afrique. Ce qui est en cause ici, c’est, en l’occurrence, une fâcheuse propension des dirigeants africains à croire qu’il suffit d’ignorer les problèmes, pour qu’ils cessent d’exister. C’est début novembre 1975, que l’Afrique découvre l’existence de ce qui se dénommait encore Sahara espagnol. Pendant qu’à Madrid, le général Franco poursuivait sa longue agonie, dans un contexte de transmission des prérogatives de chef d’État à Juan Carlos, le roi Hassan II mobilisait quelque 350 000 Marocains dans la « Marche verte », pour ce qu’il estimait faire partie intégrante du Sahara marocain. Franco meurt deux semaines plus tard et l’Espagne, sur la pointe des pieds, s’esquive, sans même accorder un semblant d’indépendance à ce territoire, alors ballotté dans une espèce de triangle d’incertitudes. Les indépendantistes du Front Polisario, notamment avec le soutien de l’Algérie, se retrouvent en guerre contre le Maroc et la Mauritanie. Certes, beaucoup s’abritaient alors derrière le sacro-saint droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Mais, d’aucuns soupçonnaient Alger – qui n’avait de façade maritime que sur la Méditerranée – de vouloir, avec un Sahara occidental contrôlé par ses amis du Polisario, un débouché stratégique sur l’océan Atlantique. Peut-on dire que l’Algérie l’avait emporté, avec l’admission de la République arabe sahraouie démocratique comme État-membre de l’Organisation de l’Unité africaine ? Sans aucun doute. Mais, embourbée dans ses réalités internes et ses propres contradictions, l’Algérie a, de fait, échoué à faire éclore au Sahara occidental l’État qu’elle souhaitait. Elle n’a pas assez aidé à donner un contenu à la notion d’État dont se prévalaient les dirigeants de la RASD [République arabe sahraouie démocratique]. Non seulement la réalité de cet État était problématique, mais il était devenu un facteur de division de l’Afrique. À la suite de cette admission, le Maroc allait quitter l’Organisation panafricaine, pour n’y revenir que trois décennies plus tard, sans d’ailleurs exiger une quelconque exclusion de la RASD. Par contre, les Marocains avaient, entretemps, travaillé à inverser les rapports de force sur ce territoire. Au point de donner, ces dernières années, l’impression de le contrôler. Et, comme souvent, dans les contentieux historiques, lorsque l’un des protagonistes perd la face sur l’échiquier principal, il se défoule sur d’autres terrains, périphériques. En ce mois de janvier 2023, c’est le football qui paie pour les déboires politiques de l’Algérie au Sahara occidental. Et il en sera ainsi, aussi longtemps que les dirigeants africains n’auront pas le courage de crever définitivement ce vieil abcès. Il n’empêche que l’Algérie semble réussir son Chan, notamment avec ce stade Nelson Mandela… Convier le nom et l’image de Mandela à une manifestation marquée à un tel point par l’exclusion, quelle habileté ! Sauf que le panafricanisme ne ferme pas ses frontières aux voisins et aux frères…Si c’était un piège, les Algériens y ont sauté à pieds joints ! Voilà la CAF à présent bien embarrassée, alors qu’elle va devoir désigner le pays-hôte de la prochaine CAN. Quelle pertinence y aurait-il à l’attribuer à un État qui se réserverait le droit d’empêcher tel prétendant au titre d’accéder à son espace aérien ? Tenez, une idée... Pourquoi ne pas l’attribuer conjointement à l’Algérie et au Maroc ? Ainsi, au moins, apprendront-ils à vivre ensemble…
1/21/20234 minutes, 23 seconds
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Sylvanus Olympio, leader d'envergure

Puis, soudain, l’Afrique bascula dans le pire. À jamais, avec ce premier assassinat d’un chef d’État élu. En une nuit, le Togo avait changé de destin. Son assassinat, le 13 janvier 1963, a marqué le début des coups d’État sanglants, en Afrique. Le 60e anniversaire de l’élimination de Sylvanus Olympio, père de l’indépendance togolaise, a été largement évoqué sur RFI le 13 janvier. Mais c’est sur le profil de l’homme que vous souhaitez revenir tout particulièrement, aujourd’hui. Pourquoi donc ? Il était de ces leaders qui donnent à leur peuple l’envie de se surpasser. Son parcours, aujourd’hui encore, inspirerait la jeunesse africaine en quête d’excellence. Sylvanus Olympio a fait ses études dans l'une des plus prestigieuses institutions universitaires de la planète, la London School of Economics and Political Science. Avant d’entrer en politique, il avait eu une carrière professionnelle exemplaire chez Unilever, où il était l'un des rares Africains à devenir associé. Un des intervenants, hier 13 janvier sur RFI, indiquait qu’il était l'un des dirigeants les mieux formés de l’Afrique indépendante. En fait, il était unique, dans l’ensemble de l’Afrique francophone, dont les dirigeants, à l’indépendance, étaient pour la plupart des instituteurs, des employés des postes ou des chemins de fer. Bien sûr, Léopold Sédar Senghor était agrégé de grammaire et Félix Houphouët-Boigny, formé, d’abord comme instituteur, est ensuite devenu ce que l’on appelait médecin africain. Sylvanus Olympio, sûr de ce qu’il valait, agaçait passablement, avec ce que certains de ses pairs francophones décrivaient comme des airs anglo-saxons. Même dans les anciennes colonies britanniques, où nombre de chefs d’État avaient une formation universitaire, ce n’est que beaucoup plus tard que des pays comme le Botswana seront dirigés par des diplômés de cette même London School of Economics, dont est sorti Olympio, en 1929. Il parlait allemand, anglais, français, portugais, yoruba, éwé, et d’autres langues africaines. De tous les États de la zone Franc, son pays était, jusqu’à son assassinat, le seul à afficher régulièrement des comptes sains et équilibrés. Ce leader visionnaire avait conçu le projet du port autonome de Lomé qui, 60 ans après, demeure le seul en eau profonde de la côte ouest-africaine. Pour quels motifs assassine-t-on un tel leader ? Certains retiennent qu’il avait attaqué de front le franc CFA. À Paris, nul ne s’était ému, lorsque Ahmed Sékou Touré choisit de créer une monnaie nationale. Certains ricanaient même, jugeant le leader guinéen trop impulsif, trop brouillon, disaient-ils, pour réussir. Mais, lorsque Sylvanus Olympio, avec le soutien de l’Allemagne fédérale, des États-Unis et de la Grande-Bretagne, a voulu lancer sa monnaie nationale, ce fut perçu comme une déclaration de guerre. Car il aurait réussi, et sa réussite aurait pu en inspirer d’autres. Il avait été assassiné moins d’une semaine avant le lancement de cette monnaie, et c’était la fin de tout. Cette issue était-elle planifiée ? À quelles fins avait-on muté au Togo cet officier français auquel répondaient les putschistes, et dont le pedigree se rapportait clairement à ses œuvres dans la répression du maquis de l’UPC, au Cameroun ? Pourquoi, alors, n’est-il pas aussi connu que Lumumba, Nkrumah ou Sankara… ? Parce que, sur ce continent, les discours marxisants portent davantage. Or, Sylvanus Olympio était un libéral assumé, qui a marqué son peuple de manière impressionnante. Il était d’ailleurs reconnu par les grands leaders de l’époque : Khrouchtchev, Tito… En 1962, il était reçu à Washington par John Kennedy, qui est allé l’accueillir à sa descente d’avion, l’a reçu dans le bureau ovale et lui a offert un dîner de gala à la Maison Blanche, sans compter, ensuite, à New York, une parade sur Broadway. Honneurs auxquels n’ont eu que Félix Houphouët-Boigny et une toute petite poignée d’autres chefs d’État africains. En mars 1962, Olympio était dans Meet The Press, encore aujourd'hui une des émissions les plus cotées de la télévision américaine. Puis, soudain, le 13 janvier 1963 : l’Afrique bascula à jamais dans le pire, avec ce premier assassinat d’un chef d’État élu. En une nuit, le Togo avait changé de destin. ► À lire aussi : Assassinat de Sylvanus Olympio, ancien président du Togo: les archives françaises peuvent-elles parler?
1/14/20234 minutes, 30 seconds
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Il était brillant, humble et courageux

Figure planétaire, il a, d’ores et déjà, fait l’histoire. Des centaines de millions, peut-être plus d’un milliard de fidèles et d’admirateurs ont suivi, ce 5 janvier 2023, ses obsèques, place Saint-Pierre, ou à la télévision. Le pape Benoît XVI était particulièrement adulé. Comment expliquer l’attachement que lui vouaient tant d’Africains ? Au regard de l’importance de la chrétienté sur le continent, le pape est une figure marquante en Afrique. Au-delà des appartenances religieuses, Benoît XVI suscitait l’admiration de centaines de millions d’Africains, en raison du panache avec lequel il a renoncé, en 2013, à la charge pontificale. On le respectait d’autant plus que sa démission était exemplaire, pour de nombreux peuples subissant des dirigeants qu’ils n’ont, parfois, même pas choisis, et qui s’imposent à eux au mépris des limites constitutionnelles. Beaucoup auraient tout donné pour voir leurs propres dirigeants prendre exemple sur ce pape, qui était, après tout, un chef d’État comme les leurs. Certes, un tout petit État, le Vatican. Mais le peuple des fidèles catholiques qui se reconnaît dans le pape compte plus de deux milliards et demi d’âmes. En quoi donc les dirigeants africains peuvent-ils prendre exemple sur Benoît XVI ? Les motifs avancés à l’époque par Benoît XVI pour justifier sa démission sont un condensé assez précis du sens du devoir que tant d’Africains attendraient de leurs dirigeants : « Dans le monde d’aujourd’hui, agité par des questions de grande importance pour la vie de la foi, pour gouverner la barque de Saint-Pierre et annoncer l’Évangile, la vigueur de l’esprit et du corps est aussi nécessaire, vigueur qui, ces derniers mois, s’est amoindrie en moi d’une telle manière que je dois reconnaître mon incapacité à bien administrer le ministère qui m’a été confié », disait-il. ► À lire aussi : Benoît XVI: le dernier hommage des plus fidèles Tant d’humilité, tant de courage, de désintéressement, rappelle, quelque part, l’injonction suggérant au dirigeant qui n’est pas, ou plus en mesure d’organiser, de diriger et de défendre le pays de ses pères, de céder le trône à plus valeureux. Il n’y a rien de déshonorant, en effet, à jeter l’éponge, lorsque l’on ne parvient pas à régler les problèmes du peuple que l’on prétend diriger. Benoît XVI aurait pu s’accrocher. Il avait, humblement, préféré laisser à l’Église la chance de se choisir un leader plus valeureux. Il faut savoir quitter la table, lorsque la force décline. Pour Benoît XVI, esprit brillant, théologien de très haut niveau, pianiste doué, polyglotte cultivé, doté d’un humour raffiné et d’une vocation permanente à la bonté, c’était, juste, une question de probité. S’incruster, aurait été une trahison. Comment a-t-il pu alors se mettre le monde musulman à dos ? Pour agrémenter une analyse sur la foi et la raison, Benoît XVI, au milieu de ses pairs, universitaires, citait, ce jour-là, à Ratisbonne, Manuel II Paléologue, empereur byzantin du XVe siècle, avec qui il avait, au préalable, pris ses distances, d’abord en campant le décor : « L’empereur s’adresse à son interlocuteur d’une manière étonnamment abrupte, pour nous inacceptable, qui nous surprend », dit-il. Puis on ouvre les guillemets, et l’empereur parle : « Montre-moi ce que Mahomet a apporté de nouveau, et tu ne trouveras que du mauvais et de l’inhumain, comme ceci : il a prescrit de répandre par l’épée la foi qu’il prêchait. » De cette surabondance de subtilités, une dépêche d’agence tirera une phrase d’une simplicité désastreuse, Benoît XVI : « Mahomet n’a apporté que du mauvais et de l’inhumain. » Ce pape de l’écrit, si précis dans sa réflexion, et d’une clarté totale dans l’expression de ses idées, ne pouvait être plus accablé. Dans son testament spirituel, divulgué au soir de sa mort, il écrit : « À tous ceux à qui j’ai fait du tort d’une manière ou d’une autre, je demande pardon, du fond du cœur. » ► À écouter aussi : Père Jean-Paul Sagadou: «Benoît XVI a parlé de l'Église d'Afrique comme un poumon spirituel»
1/7/20234 minutes, 23 seconds
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Pelé, tout simplement…

« Nous en étions très fiers, parce qu’il était noir, comme nous… » D'une certaine manière, Pelé appartenait aussi à l'Afrique. Mais les Africains, plutôt que de juste clamer leur fierté de se reconnaître dans de telles icônes, devraient commencer à s'inspirer, enfin, de leur sérieux et de leur rigueur. Le roi Pelé n’est plus, et la terre entière le pleure. Parce que les amoureux du ballon rond, par milliards, se comptent sur tous les continents, dans tous les pays, tous les milieux, par-delà les barrières et autres catégorisations. Comment pouvez-vous, alors, soutenir qu’une partie de l’humanité le considérait, malgré tout, comme étant « un des siens » ? Dans une chronique publiée, hier, dans le quotidien USA Today, Mike Freeman écrivait ceci : « Pelé n’était pas Américain, mais, pour une multitude d’Américains noirs, footballeurs, comme moi, il était un des nôtres. Il sera toujours un des nôtres ».  Ce biographe d’entraîneur a alors dressé le portrait d’une icône galactique, une divinité ! Il a confessé s’être souvent surnommé Pelé, dans sa jeunesse, comme tant d’autres, d’ailleurs. Désigner Pelé comme étant un des leurs aurait pu faire suspecter Mike Freeman de récupération raciale, si le défunt roi du football ne s’était lui-même assigné la mission de rendre, par sa prestance sur la pelouse, une certaine fierté à ceux qui se reconnaissent en lui, et qui sont la partie en question de l’humanité. Au-delà des résultats, des trophées et du beau jeu, il tenait à ce que la gloire que lui conférait son génie rejaillisse sur eux. Comment recense-t-on donc cette partie de l’humanité ? A l’époque où Pelé rayonnait, notamment en Coupe du monde, les Noirs, aux États-Unis, subissaient la ségrégation raciale. Ceux d’Afrique noire se débattaient pour se libérer du joug du colonialisme. Voir « un des leurs » impressionner ainsi la planète ne pouvait être qu’une source de fierté pour ses frères de couleur, en Afrique, aux États-Unis, et même au Brésil. C’est précisément ce sentiment qu’exprimait un auditeur qui rappelait hier, sur l’antenne, l’état dans lequel, depuis leur village de Sokone, au Sénégal, ses amis et lui avaient vécu, en 1958, les prouesses de Pelé, à la radio : « Nous en étions très fiers, parce qu’il était noir, comme nous », disait-il. Pelé pensait humblement que la fierté que les peuples noirs pouvaient tirer de son rayonnement sportif s’inscrivait dans la continuité de ce que faisaient, par ailleurs, les écrivains, femmes et hommes de culture, artistes en tous genres. Il n’empêche. Peu de sportifs noirs de la diaspora se seront autant produits en Afrique que Pelé. Il savait pourquoi il faisait cela. Cette fierté qu’il inspirait a pu servir, durant sa période active. Mais, qu’en est-il, aujourd’hui ? Le contexte a évidemment changé, et d’autres ont pris le relais. La vraie question, pour l’Afrique, est de savoir ce que les peuples noirs font du prestige de leurs icônes. Le tout n’est pas la fierté que l’on peut tirer d’être semblable ou proche, par la couleur de la peau, de Pelé, Martin Luther King Jr, Muhammad Ali, Nelson Mandela, Sidney Poitier, Jesse Owens, Tiger Woods, Michael Jordan, Jessye Norman, et tant d’autres. Les Africains s’inspirent-ils suffisamment du travail, du sérieux et de la rigueur de ces figures, dont ils se disent si fiers ? Et si, plutôt que de juste clamer la fierté d’avoir de telles références, chacun s’efforçait d’exercer son métier avec cette obsession de la perfection des modèles en question ? Les coups reçus n’ont jamais fait perdre à Pelé le sens du but. Même blessé, il a souvent joué, par devoir. Ce même devoir que certains Africains ressentent si péniblement, les uns envers les autres. C’est pourtant ainsi que l’Afrique pourra espérer en finir avec ce troublant paradoxe de compter autant de références de qualité parmi les siens, et d’être incapable de prendre exemple sur elles, alors que chaque Africain, à son petit niveau, pourrait se distinguer dans ce qu’il fait, sans nécessairement être un Pelé. Pourquoi ne seraient-ce pas, là, nos vœux pour l’Afrique, à l’orée de l’année nouvelle ?
12/31/20224 minutes, 11 seconds
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Ghana: Sisyphe sur son rocher

Jamais, l’avenir de la démocratie dans ce pays n’a été autant tributaire de l’économie. Mais une économie posée sur un socle inébranlable. Avec la suspension du paiement d’une partie de sa dette extérieure, le Ghana semble amorcer une préoccupante descente aux enfers : 40% d'inflation, une dette extérieure frôlant 80% du produit intérieur brut, une monnaie en chute libre… Qu’est-il donc advenu à ce Ghana que vous nous avez tant de fois vanté, ici, comme un modèle irréversible de réussite économique et démocratique ? Certains trouveraient bien commode, à Accra, de s’abriter derrière les contrecoups de la guerre en Ukraine. Mais, le Ghana n’est pas plus affecté que d’autres États africains. Et depuis son accession à la magistrature suprême, il y a six ans, le président Akufo-Addo s’est construit, en Afrique et dans la diaspora, une image de leader d’envergure, capable d’audace, de franchise, et ses propos ont souvent impressionné. C’est donc, pour lui, le moment de mériter cette gloire acquise auprès des Africains par le verbe, en admettant comme un échec personnel ces contreperformances économiques. Ce serait tellement plus simple que de se raccrocher à un conflit lointain, fût-il avec un fumet de guerre mondiale. En juillet 2017, le président Akufo-Addo, aux affaires depuis tout juste six mois, congédiait, avec une surprenante assurance, le FMI. Il estimait alors avoir déjà donné à l’économie nationale l’impulsion nécessaire pour se passer des concours extérieurs. Le voir, aujourd’hui, négocier avec le même FMI, des mesures de restructuration dans un programme de 3 malheureux milliards de dollars, pourraient amener ses concitoyens à s’interroger sur la consistance de sa posture d’alors. Des pays développés sont aussi embourbés, parfois, dans de graves crises économiques. Pourquoi serait-ce plus désastreux pour le Ghana ? Parce que le Ghana était parti pour franchir le mur du son. Admiré, respecté. John Dramani Mahama, le prédécesseur d’Akufo-Addo, avait échoué à se faire réélire pour un second mandat parce que sous sa magistrature, le cedi, la monnaie nationale, avait perdu 30% de sa valeur ! Rien que ces douze derniers mois, le cedi a chuté de plus de 50%. Un tel échec peut être troublant de la part d’un président dont les discours sont d’une si plaisante lucidité. Mais, les discours, si brillants soient-ils, ne suffisent pas pour gouverner un peuple. C’est, d’ailleurs, pour en avoir été trop souvent abreuvés que les Africains exigent désormais de leurs dirigeants, des actes en adéquation avec leurs envolées lyriques. Le Ghana dont a hérité Nana Akufo-Addo avait réalisé des prouesses démocratiques et économiques qui, pour devenir irréversibles, impliquaient sérieux, rigueur, efforts de consolidation, et d’autres espérances, toutes déçues.  Les fondations du Ghana demeurent tout de même saines, pour rebâtir…  Avant de tomber dans la déchéance qui inspira naguère à leurs voisins ivoiriens la fameuse expression : « tomber comme Ghana », la patrie du Dr Kwame Nkrumah avait été une nation prospère, rayonnante. Pour faire briller à nouveau l’étoile de la première nation indépendante d’Afrique noire, il a fallu un coup d’État sanglant, treize ans de sacrifice et le travail titanesque de Jerry J. Rawlings. Seule la tentation de s’endormir sur des lauriers encore maigres explique ces nuages qui n’en finissent pas de s’amonceler dans le ciel du Ghana. L’œuvre de construction nationale se transforme, hélas, en travail de Sisyphe, lorsque, à la première éclaircie, on se met à faire la fête, là où devrait s’imposer, sur des décennies, de la rigueur, et pour des générations, de la persévérance. L’irréversibilité a un coût, qu’il faut savoir assumer.  Pour avoir entendu citer, ici, le Ghana parmi les pays d'Afrique où un coup d’État serait sans objet, un auditeur averti et vigilant avait attiré notre attention sur la résurgence, dans ce pays, d’habitudes, attitudes et autres abus de la gravité de ceux qui débouchèrent sur le putsch de 1979.
12/24/20224 minutes, 42 seconds
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Les sélections, carte génétique des nations?

Leur composition en dit souvent long sur l'histoire, l'esprit d’ouverture, le degré de tolérance et de générosité des peuples qu'elles représentent lors des événements sportifs.  « Probablement qu’il y a certains qui sont Français parce qu’il y a un certain nombre d’intérêts à l’être, mais qui ont le cœur qui bat pour un autre pays ». Ainsi s’exprimait un homme politique, parmi quelques autres, qui prédisaient des débordements, sinon une guerre civile, le jour du match Maroc-France. Pourquoi donc dites-vous que cela vous rend triste, Jean-Baptiste Placca ?  Parce que cette perfidie est devenue un classique, qui surgit chaque fois que les Bleus brillent en compétition. Elle vise indirectement les joueurs dont au moins un des parents vient du Maghreb ou, plus généralement, d’Afrique. Arnaud Pontus, dans un billet caustique, le jour du match, a remis à leur place ces politiciens qui ne peuvent s’abstenir de renvoyer à leurs origines ces footballeurs de l’équipe de France et ceux qui leur ressemblent. Certains osent même parfois questionner leur loyauté à la patrie, au moment, précisément, où ces sportifs se dévouent corps et âme pour faire briller la France, comme jamais ne le pourront les politiciens qui les indexent.  En France comme ailleurs, la composition d’une sélection nationale est, sinon la carte génétique des peuples que représentent ces équipes, du moins l’illustration la plus fidèle de leur histoire, de leur esprit d’ouverture, de leur degré de tolérance et de leur générosité.   En quoi la composition de la sélection nationale illustre-t-elle l’histoire d’un pays ?  Prenons l’équipe des Pays-Bas. Depuis toujours, elle a comporté un fort contingent de joueurs originaires du Surinam. C’est parce que, jusqu’en 1975, ce pays a été une colonie néerlandaise. Frank Rijkaard, Ruud Gullit, Patrick Kluivert, Clarence Seedorf, et bien d’autres. Aujourd’hui, le père de Virgil Van Dijk est, certes, Néerlandais, mais sa mère est originaire du Surinam. Quant à l’esprit d’ouverture et de générosité, et même d’amour, il est illustré par la présence, dans cette équipe, de Memphis Depay et Cody Gakpo : leurs mères sont Néerlandaises, mais le père Depay vient du Ghana, et le père Gakpo est d’origine togolaise et ghanéenne.   Autre exemple de générosité pure : les jeunes noirs de l’équipe nationale d’Australie. Ils sont originaires du Soudan du Sud, nés, pour certains, dans les camps de réfugiés au Kenya. L’Australie a donné asile à leurs familles. Leurs garçons ont remercié le pays d’accueil en le qualifiant pour cette Coupe du monde 2022, et en le représentant plutôt dignement au Qatar.  Que dire alors des Bleus ?  En 2018, l’ambassadeur de France aux États-Unis s’était insurgé contre une insinuation de l’humoriste Trevor Noah, du « Daily Show », pour qui l’Afrique avait remporté la Coupe du monde, allusion à la proportion de joueurs d’origine africaine dans l’équipe de France.  Pendant qu’aux États-Unis, l’ambassadeur de France s’évertuait à rappeler que ces jeunes gens étaient Français et rien d’autre, en France même, certains politiciens ne pouvaient s’abstenir de questionner la sincérité de leur appartenance à la patrie. Et pourtant, par leur talent, ces jeunes gens apportent au peuple français plus de bonheur que ne pourront jamais lui apporter ces politiciens.   « Nous devrions nous comporter avec les autres comme nous aimerions qu’ils se comportent avec nous », disait Barack Obama, quelques jours après le sacre des Bleus en Russie. « Et lorsque tous adhèrent à ce principe, la société peut profiter des talents, de l’énergie et de la compétence de l’ensemble du peuple ». À ceux qui en douteraient, Obama recommandait alors d’aller regarder l’équipe de France qui venait de remporter la coupe du monde : « Tous ces joueurs, à mes yeux, ne ressemblent pas à des Gaulois, disait Obama. Mais ils sont Français. Ce sont des Français ! », concluait-il.  Le bonheur durable des peuples passe, souvent, par la capacité à s’accepter mutuellement, sans exiger de l’autre d’être du même sang. 
12/17/20224 minutes, 6 seconds
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Cédéao: une cible dans le dos…

Avec sa trouvaille de force anti-putsch, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest aborde la question des coups d’État de la pire des manières qui soit. Elle va au-devant de problèmes d’une autre nature… Au sommet d'Abuja, la Cédéao vient de sommer les autorités de Bamako de libérer, avant le 1er janvier 2023, les 46 militaires ivoiriens qu’elles détiennent, sous peine de sanctions. Comment comprendre ce retour à une certaine fermeté ? Il reste à savoir s’il était vraiment indispensable de lancer un tel ultimatum à l’endroit du pouvoir de Bamako. Si, le 1er janvier 2023, la junte venait à ne pas libérer les militaires ivoiriens, et que la réaction de la Cédéao n’était pas assez ferme, cela altérerait un peu plus ce qu’il reste de crédibilité à cette institution. Des menaces aussi définitives pourraient même se révéler contre-productives, avec une junte malienne à l’affût de la moindre occasion, pour toiser et défier ceux qu’elle suspecte d’avoir travaillé à faire du Mali un État paria, acculé dans les bras d’une Russie elle-même réprouvée. Les chefs d’État ouest-africains auraient été certainement mieux avisés de s’abstenir d’introduire, dans ce dossier déjà inextricable, un nouveau paramètre de menace, donc de surenchère. Que dire alors de la création de la force antiterroriste, chargée de rétablir l’ordre constitutionnel ? C’est ici que l’on s’interroge sur la consistance des supports de réflexion sur lesquels les chefs d’État fondent des décisions d’une telle gravité. Pourquoi mobiliser des militaires pour écraser les coups d’État, alors qu’il serait tellement plus simple de les prévenir, en s’attaquant à leurs causes réelles ? Ce pourrait être hasardeux et risqué de vouloir traquer, sur leur propre terrain, des putschistes déterminés. Entre autres conséquences imprévisibles, les apprentis-putschistes pourraient, face à cette épée de Damoclès, prendre les devants, en rendant sans objet toute opération de restauration des dirigeants renversés. Comment donc ? Thomas Sankara a été tué, alors que Blaise Compaoré, pour qui il était un grand-frère et un ami, aurait pu se contenter de le déposer. Mais, avec sa très grande popularité, Sankara comptait des partisans capables de risquer leur vie pour le remettre en selle. Mort, il ne posait plus problème. Au Niger, le général Ibrahim Baré Maïnassara, bien que moins populaire, comptait dans l’armée des soutiens capables de le ramener au pouvoir. Alors, le commando putschiste, sur le tarmac de l’escadrille militaire de Niamey, a préféré le pulvériser. À l’arme lourde, le déchiquetant en mille morceaux. C’est à cette même logique de cynisme qu’obéissaient la plupart des autres assassinats de chefs d’État survenus sur le continent depuis janvier 1963 : Sylvanus Olympio, François Tombalbaye, Murtala Muhammed, Marien Ngouabi, Anouar el-Sadate, Mouammar Kadhafi, et tant d’autres, que les putschistes ne pouvaient se permettre de juste déposer. Autant dire que les chefs d’État de la Cédéao, qui rêvaient, avec cette force, de dissuader les putschistes, ne feraient peut-être que s’accrocher… une cible dans le dos !
12/10/20223 minutes, 18 seconds
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Du football au panafricanisme

Avec des valeurs communes, des règles claires, respectées par tous, dans le sérieux et la rigueur, l'Afrique aura toujours de bonnes chances de s'en sortir. Au football comme dans le développement industriel. « Chaque Africain vibre pour chacune des équipes africaines présentes au Qatar », disiez-vous ici la semaine passée. Qu’est-ce que cela suppose de l’importance du football dans la vie des nations africaines ? Dans chaque pays, la sélection nationale est le lieu où s’estompent les rivalités, comme les dissensions politiques, confessionnelles, régionalistes ou autres. Le football joue un rôle tout aussi inestimable au niveau continental. Il n’y a, pour s’en convaincre, qu’à écouter les messages des auditeurs de toutes nationalités, régulièrement relayés par le service des sports de RFI, durant les retransmissions. C’est la magie du sport-roi que d’irradier de telles sensations à l’Afrique. S’il fallait une preuve ultime de ce que le rêve panafricaniste n’est pas totalement mort, ou qu’il peut encore être ressuscité, elle est dans cette capacité des Africains à vibrer et à souffrir pour des sélections africaines autres que la leur, dans la ferveur et avec une spontanéité, que les politiques sont bien incapables d’insuffler à leurs peuples. Le football au secours du panafricanisme, n’est-ce pas d’un optimisme un peu excessif ? Cela ne signifie nullement qu’il suffirait d’actionner cette solidarité panafricaine dans le football pour que, sans aucun effort d’imagination, sans un leadership clairvoyant, les États-Unis d’Afrique surgissent de six décennies de manque de courage politique et de balkanisation voulue ou subie. Quelques chefs d’État africains, réunis la semaine dernière à Niamey, au Niger, ont, par exemple, affiché de grandes ambitions pour l’industrialisation de l’Afrique. On en oublierait presque, qu’en avril 1980, une stratégie, construite, d’industrialisation de l’Afrique était déjà contenue dans le Plan d’action de Lagos, élaboré par d’éminents économistes et experts africains réunis par l’Organisation de l’Unité africaine. Au-delà des sommets et des résolutions, les objectifs que se fixent les États n’ont d’intérêt que s’ils sont assortis de règles claires, que tous respectent scrupuleusement, y compris ces dirigeants persuadés que leur bonheur ne peut se faire qu’aux dépens des autres. L’industrialisation de l’Afrique ne saurait être une superposition d’aventures solitaires ! En quoi consistent-elles donc, ces aventures solitaires ? Ici, des chemins de fer dans un pays enclavé, qui ne trouvent pas le prolongement prévu dans tel État voisin avec une ouverture sur l’océan, au nom d’intérêts égoïstes. Là, de belles routes inter-États, qui s’arrêtent brusquement à la frontière, parce que le voisin a oublié de faire sa part du devoir. L’industrialisation de l’Afrique implique une complémentarité des canaux par lesquels écouler la production industrielle. Elle implique de la rigueur, beaucoup de sérieux, sur la base de valeurs communes, excluant toute gouvernance propice aux aventures putschistes, avec leur cohorte de fermetures de frontières. Ce n’est vraiment pas dans les belles résolutions, sur le papier, que l’on apprend à vivre en communauté !
12/3/20223 minutes, 14 seconds
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Coupe du monde 2022: pourquoi les équipes africaines peinent à briller?

Pourquoi donc les sélections africaines peinent tant à briller à l'édition 2022 de la Coupe du monde de football ? Et comment expliquer que, plutôt que de jouer pour la sélection de leur pays d'origine, tant de footballeurs talentueux d'origine africaine préfèrent leur « autre pays » ou patrie d'adoption ? Que faire, pour que ceux qui choisissent de jouer sous le maillot d’une nation africaine trouvent un cadre propice, pour rehausser le niveau des sélections africaines ? Avec sa victoire sur le Qatar, le Sénégal semble s’être quelque peu rassuré. Peut-on, du coup, estimer qu’elles sont exagérées, les inquiétudes quant aux chances des équipes africaines de se qualifier à l’issue de la phase de groupe ? Ce n’est, certes, pas que parmi les seules nations d’Afrique engagées dans cette compétition que l’on a vécu de retentissantes contreperformances. Mais, si l’on est inquiet, c’est parce que certaines équipes africaines nous ont donné l’impression de jouer en division inférieure. Par lucidité, il nous faut l’admettre : ce ne sera pas facile. Ce sera même très dur, et il est à craindre que toutes les nations africaines rentrent au bercail, sans atteindre la phase à élimination directe. Tel président de fédération peut toujours clamer urbi et orbi qu’il est au Qatar pour rapporter la Coupe dans son pays, vanité et auto persuasion n’y changeront rien. Chaque Africain, d’où qu’il soit, vibre pour chacune des équipes africaines présentes au Qatar. Tous souffrent avec les joueurs, lorsque ceux-ci balbutient leur football. La peine de ceux qui prendraient au sérieux les rêves grandiloquents de tel dirigeant ne sera que plus grande, en cas d’un retour prématuré à la maison… Les Sénégalais l’ont tout de même remportée, cette première victoire !... Sur le Qatar, oui ! Mais, à peine les Sénégalais avaient-ils commencé à savourer cette victoire que le match entre les Pays-Bas et l’Équateur nous propulsait à un autre niveau. Les Pays-Bas, qui ont pourtant battu le Sénégal, ont évolué en-dessous de l’Équateur. Même en rehaussant considérablement son jeu, le Sénégal pourra difficilement résister à cet Équateur-là. Nous parlons juste de lucidité. Quant au Cameroun, face au Brésil ou à la Serbie, quelle angoisse ! Les rendez-vous du Ghana, du Maroc et de la Tunisie sont tout aussi inquiétants. Les désillusions qui guettent l’Afrique dans cette Coupe du monde commandent une réflexion de fond. Les meilleures nations de football comptent presque toutes dans leurs effectifs de bons footballeurs d’origine africaine. Si les sélections africaines paraissent si faibles, ce n’est donc pas parce que les Africains sont incapables de faire du bon football. Au contraire ! Il faudra juste que les dirigeants du football africain s’interrogent sur les raisons pour lesquelles leurs fédérations nationales révulsent tant de footballeurs parmi les meilleurs originaires de leur pays. Pourquoi ils préfèrent l’Allemagne, la France, la Suède (même la Suède !), l’Australie (vous imaginez, l’Australie !), les Pays-Bas. Et, enfin, pourquoi, sous le maillot d’une nation africaine, le peu que les autres leur laissent n’est pas mis en condition pour… simplement briller.
11/26/20223 minutes, 15 seconds
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Le discours puissant d'un pur…

Alors que la situation du pays semblait totalement désespérée, voilà que la sincérité du chef de la junte redonne espoir à ses concitoyens. D'aucuns suggèrent même qu'il est la dernière chance du Burkina : « S'il lui arrive quoi que ce soit, c'en sera fini de notre pays », disent-ils. Au Burkina, le capitaine Ibrahim Traoré vient d’annoncer une réorganisation profonde du dispositif antiterroriste de l’armée. Mais, l’actualité, ce sont les propos qu’il a tenus, quelques jours plus tôt, devant les leaders politiques et de la société civile, à Ouagadougou. Sont-ils donc trop enthousiastes, ceux qui louent déjà le sérieux du jeune dirigeant du Burkina Faso ? Pour couvrir le capitaine de fleurs, l’on attendra que ses bonnes intentions deviennent réalités palpables. Il n’empêche ! Son discours traduit une claire conscience de la gravité de la situation réelle du Burkina. Et des erreurs et abus des élites politiques et autres, qui ont fragilisé la nation, et transformé certains enfants du Faso en terroristes. Avec une telle lucidité, il devrait, en principe, surprendre agréablement. Dieu veuille qu’il ne lui arrive rien de grave. On peut d’autant mieux apprécier sa consistance et son degré de conscience politique que les idées qu’il émet proviennent directement de sa cervelle, et non de textes conçus par quelque politicien frustré, tapi dans l’ombre. Le discours des autres putschistes n’est-il pas tout aussi clair ? Depuis que les coups d’État militaires sont revenus à la mode dans notre Afrique, c’est bien la première fois que l’on entend un putschiste énoncer aussi clairement les réalités de son pays et la direction à prendre. Aux incessants hochements de tête gênés de certains leaders politiques, on pouvait, d’ailleurs, deviner que les propos du capitaine ébranlaient ce qu’il leur restait de fibre patriotique. C’est un appel au sursaut collectif, qui rappelle, toutes proportions gardées, un Rawlings, un Sankara. À force de subir la violence de soldats grossiers et brutaux de leurs armées nationales, les populations africaines en viennent à oublier qu’un militaire bien formé est, fondamentalement, un citoyen allergique à l’injustice, sensible aux souffrances des plus faibles et au désarroi des plus démunis. Les propos du capitaine Traoré traduisaient une réelle empathie pour les laissés-pour-compte d’une nation qu’il semble bien connaître. Quelle était donc la teneur de ces propos spontanés ? En substance, on pourrait en retenir, ceci : « L’avenir de ce pays est entre vos mains. Chacun, à son niveau, devrait faire son mea culpa. [...] À Ouaga, à Bobo, vous n’imaginez même pas la dureté des réalités que vivent les populations, hors des grandes villes. [...] Le contrôle du territoire est presque perdu. [...] Que chacun se détermine. Pour la patrie, ou contre elle. [...] Tout n’est pas terrorisme. Nous avons contribué à conduire le pays là où nous sommes, en abandonnant certaines populations, au nom de nos intérêts égoïstes. Les gens meurent ailleurs, tandis qu’à Ouaga, et à Bobo on fait la fête. Nous ne pensons qu’à nous-mêmes. Aucune pitié pour l’autre ! » Et de renvoyer son auditoire aux enfants qui n’ont que la peau sur les os. Aux femmes qui ne peuvent plus allaiter, parce qu’elles n’ont plus rien dans les seins. Ou à ces Burkinabè qui errent sur des kilomètres, pour trouver de l’eau, pour eux ou pour leur bétail, qui meurt en chemin. Autant d’images, qu’il vaut mieux ne pas montrer du Burkina. Nous prétendons être un pays pauvre, mais vous savez que ce n’est qu’un slogan. Le Burkina n’est pas pauvre. On a de l’eau, des terres cultivables. Les paysans produisent, ici, des tomates qui pourrissent, parce qu’il n’y a pas de routes, pour écouler leur production. « Certains ne peuvent pas être là à souffrir, tandis que d’autres vivent dans un luxe insolent ». « Pays des hommes intègres, dites-vous ? En quoi consiste donc l’intégrité, là où la solidarité a disparu ? », demande le capitaine, avant de prévenir que sans un sursaut salvateur, « la bamboula pourrait s’arrêter brusquement, du jour au lendemain ».
11/19/20224 minutes, 11 seconds
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COP27: une parole africaine, pour peser

Combien d'humiliations encore faut-il donc à l’Afrique, aux dirigeants africains, pour comprendre enfin que leurs revendications pèseraient d’un poids plus consistant, s’ils apparaissaient dans ce type de conférences unis, sous la bannière imposante d’une Grande Afrique ? « Soit nous sauvons la planète, soit elle disparaît avec nous ! », a prévenu Macky Sall, chef de l’État sénégalais et président en exercice de l’Union Africaine, à la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques. À Charm-el-Cheikh, la plupart des chefs d’État africains se sont exprimés. Le Centrafricain a même parlé de crimes « commis par d’autres », pour lesquels l’Afrique ne devrait pas continuer à payer. Ne doit-on pas convenir que l’Afrique a su se faire entendre à cette COP 27 ? Au-delà de ces fulgurances, ce qui se joue dans cette cité balnéaire égyptienne révèle la cruauté des rapports que les nations riches entretiennent avec les plus démunis sur cette planète. Et puisqu’au regard de certaines blessures infligées à l’univers, il semble déjà trop tard, les riches demandent aux pauvres, qui n’ont jamais connu que la faim, de continuer à se serrer la ceinture, en renonçant aux méthodes par lesquelles ils ont, eux-mêmes, pu croître, en abîmant la planète. En contrepartie de cette assignation à l’indigence, les riches pollueurs avaient promis, en 2009, une enveloppe de 100 milliards de dollars par an aux pauvres, qui ne sont pour presque rien dans les dégâts causés à la planète. Treize ans plus tard, le compte n’y est toujours pas, alors que l’on estime à 85 milliards par an les besoins de la seule Afrique, pour commencer à se développer de manière moins dévastatrice pour la nature. À présent, ce qui avait été, un temps, présenté comme un don, est en passe de devenir un prêt, qui transiterait par la Banque mondiale. Tout cela est épuisant de cynisme. Faut-il donc comprendre que les discours virulents de certains chefs d’État à la tribune sont justifiés ? Le fond du débat, ici, porte sur la responsabilité, pas sur la solidarité ou une quelconque générosité. Vouloir assigner certains peuples à l’indigence, tout en continuant, soi, d’accumuler, au nom du statut inattaquable de pays riches… Oui, le Centrafricain n’a pas vraiment eu tort d’assimiler à des crimes les blessures infligées à la nature, puisqu’elles ont pour conséquence de mettre en danger l’humanité toute entière. Il n’est point indispensable d’être un humaniste incurable pour comprendre l’immoralité qu’il y a à tenter de convaincre les moins favorisés de vivre pour toujours dans l’incertitude. L’indignation des chefs d’État africains peut donc se comprendre, comme peuvent se comprendre leurs cris de colère. L’Afrique, irréprochable à Charm-el-Cheikh, voilà qui va faire plaisir à plus d’un... C’est juste leur incapacité à imaginer une stratégie commune ferme qui fait de la peine. Comment espérer peser, en débarquant dans une conférence de cette importance, chacun avec son petit fanion national, pour aligner les espérances de son bout d’Afrique, en espérant recevoir un peu de ces milliards de dollars plus virtuels que jamais ? Se présenter toujours en rangs dispersés trahit un déficit de stratégie, une absence de vision. Certes, Macky Sall, en sa qualité de président en exercice de l’Union Africaine, a parlé au nom des Africains. Mais il devait aussi parler au nom du Sénégal. Si tous étaient allés à Charm-el-Cheikh, présents dans la salle, pendant que l’un parlait en leur nom à tous, « la parole de l’Afrique » aurait eu plus de poids, plus d’impact que ces cinquante-quatre petites fulgurances plus ou moins convaincantes, qui seront oubliées avant la fin de cette COP 27. Combien de déceptions encore, combien d’autres humiliations faut-il donc à l’Afrique, aux dirigeants africains, pour comprendre enfin que leurs revendications pèseraient d’un poids plus consistant, et qu’ils inspireraient davantage le respect, s’ils apparaissaient dans ce type de conférences unis, sous la bannière imposante d’une Grande Afrique ?
11/12/20224 minutes, 1 second
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Sur la ruse et le faux…

Le drame que vient de vivre cette semaine le peuple tchadien est de ces moments de grande tristesse pour toute l'Afrique. Car, le spectacle offert le 20 octobre 2022 par le Tchad n'est pas de ceux qui remplissent les Africains de fierté. Et ce n'est nullement une affaire de passeport... Une cinquantaine de personnes ont été tuées, jeudi 20 octobre, dans la répression d’une manifestation de protestation contre la prolongation de la durée de la transition, au Tchad. Le Premier ministre a dénoncé une insurrection et annoncé la suspension de partis politiques et de mouvements citoyens, promettant de vigoureuses poursuites judiciaires à quelques leaders. Dans un pays aussi fragile, que peut présager une si fulgurante dégradation ? Cela n’augure rien de très rassurant, hélas ! Avec le père, Idriss Deby Itno, les Tchadiens pensaient avoir bu le calice jusqu’à la lie tant il était capable de fermeté, sinon de brutalité contre tous ceux qui défiaient son pouvoir. Ce peuple doit à présent réaliser que le cauchemar continue. Un tel bilan de morts et de blessés en une seule journée est une bien glaçante prouesse, d’autant plus inquiétante que le Premier ministre n’y a vu qu’une insurrection. Lui qui était, naguère, à la place des opposants qu’il menace aujourd’hui des pires représailles, sous prétexte qu’ils ont appelé à manifester contre ce qui leur paraît injuste. Quelle crédibilité aurait donc une justice qui sévirait contre ceux qui s’opposent à la prolongation d’une transition manifestement viciée, mais ferait silence sur l’autorité qui a ordonné à des soldats d’ouvrir le feu sur leurs concitoyens ? Car, comme l’a souligné, au micro de RFI, un prêtre de la Commission Justice et Paix du clergé tchadien, on ne peut tirer à balles réelles que si l’on en a reçu l’ordre. Un porte-parole du Mouvement patriotique du salut (MPS), au pouvoir, a cependant expliqué qu’une quinzaine de membres des forces de sécurité ont aussi été tuées, et leurs véhicules caillassés. Voilà qui en dit long sur la logique de certains membres de ce pouvoir. Quinze soldats tués justifierait-il donc que l’on tue trente-cinq manifestants ? Et ce bilan est très provisoire. Dans ce Tchad où l’on cherche désespérément à déceler qui a une réelle légitimité pour conduire la nation, le même porte-parole décrète que tel leader de l’opposition ne représente pas le peuple tchadien qui, dit-il, n’aime pas la violence. Comme il a raison ! Ce peuple n’aime pas la violence. Mais il est habitué à subir la violence de ceux qui sont censés le protéger. Hélas, les certitudes dans ce camp sont telles qu’il ne leur vient même pas à l’esprit qu’après plus de trente ans passés à subir la violence de « leur » pouvoir, une partie de la population, excédée, peut ne pas vouloir repartir pour un nouveau bail avec le fils du maréchal, sans une clarification sincère et équilibrée du jeu politique. N’est-ce pas déjà une avancée que cette répression ait été condamnée par plusieurs États et organisations internationales ? Comme l’a souligné vendredi sur cette antenne, le chercheur Roland Marchal, cette affaire ne relève plus de la politique intérieure d’un État normal. Tous ceux qui ont, de fait, conféré à ce pouvoir un semblant de légitimité, en pariant sur la bonne foi et la sincérité du fils pour changer de méthode, sont piégés. Ils doivent, à présent, déterminer clairement s’il est prudent et juste, de leur part, de laisser le peuple tchadien en tête-à-tête avec un pouvoir capable d’une telle violence contre des civils. Avec le discours que l’on entend dans le camp aux affaires à Ndjamena, il convient de ne pas minimiser le risque que, demain, l’on apprenne la disparition de certains leaders. Qui a oublié l’universitaire Ibni Oumar Mahamat Saleh ? Les subterfuges pour fausser par le nombre le jeu du dialogue indiquent qu’il est illusoire d’espérer bâtir dans ce pays une réconciliation nationale sincère sur la ruse et le faux.
10/22/20224 minutes, 1 second
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Le délai de décence…

Dans l'ambiance actuelle de ralliements faciles, le Tchad va avoir grand besoin d'une réelle vigilance citoyenne, afin que l'avenir de ce peuple soit fait d'un peu plus d'évolutions concrètes. Au Tchad, l’opposant historique Saleh Kebzabo est désormais Premier ministre, et Gali Ngothé Gatta, qui a présidé le Dialogue national inclusif et souverain, est Secrétaire général de la présidence de la République. Comment comprendre que les critiques les plus acerbes viennent de l’opposition, alors que ces deux personnalités promues sont extérieures au régime de Déby-père ? Davantage que de critiques, il s’agit, en fait de perplexité et d’embarras. Que Saleh Kebzabo et Gali Ngothé Gatta soient les bénéficiaires des premières nominations d’importance décidées par Mahamat Idriss Déby laisse une impression de promotions à volonté, comme dans un échange de bons procédés. D’abord, la consécration de Mahamat Idriss Déby dans ses fonctions de chef d’État, symboliquement validée par Gali Ngothé Gatta, en sa qualité de président du Dialogue national inclusif et souverain. Aussitôt après son investiture, le président de la Transition choisit comme Secrétaire général de « sa » présidence, Gali Ngothé Gatta. Puis, il nomme comme Premier ministre Saleh Kebzabo, « numéro deux » de l’organe qui a préparé le même Dialogue national. Ainsi donc, le nouveau président Déby recrute deux de ses principaux collaborateurs (et potentiels acteurs majeurs de « sa » présidence) parmi les arbitres de ce Dialogue qui lui aura voulu tant de bien. L’idée que les uns seraient redevables aux autres, dans ce que vous qualifiez de promotion à volonté, ne risque-t-elle pas de jeter la confusion dans l’esprit des Tchadiens ? C’est qu’il y a matière à confusion. D’autant qu’une partie de l’opinion n’a cessé de suspecter ce dialogue d’avoir été biaisé, aussi bien dans le choix des participants que dans la sincérité de l’agenda, du contenu. Tant et si bien que certains, parmi ceux qui ont choisi d’y participer, ont fini par se retirer, confirmant ouvertement les craintes émises sur sa sincérité par la coalition citoyenne Wakit Tama, et par l’opposant Succès Masra, pour qui ce Dialogue ne visait qu’à perpétuer un système, au profit d’un seul homme. Mais, pour certains réalistes professionnels, un Mahamat Idriss Déby secondé par Saleh Kebzabo et Gali Ngothé Gatta est, de loin, préférable à un Mahamat Idriss Déby otage du même entourage de médiocrité qui a tant contribué aux dérives du régime du défunt maréchal. ► À lire aussi : La transition tchadienne se dote d'un gouvernement avec plusieurs figures de poids Nul ne reprocherait à ces deux hommes de s’être ralliés au jeune président… Si reproche il devait y avoir, il tiendrait surtout au fait qu’entre les précédentes responsabilités, dans lesquelles on les voulait impartiaux, et les nouvelles, au service de Mahamat Idriss Déby, ils n’ont pas marqué ce que l’on qualifierait de délai de décence, sinon de veuvage. Passer ainsi des fonctions de neutralité théorique – dans lesquelles on les suspectait de « travailler » secrètement pour le président – à des fonctions dans lesquelles ils travaillent ouvertement pour celui-ci, dans une telle proximité, suscite des interrogations quant à l’impartialité des décisions qu’ils ont pu prendre dans leurs attributions antérieures. Pourquoi ne pas scruter l’avenir, plutôt que de ressasser ce passé récent ? Il faut avancer, en effet. Mais, ces ralliements faciles indiquent que le Tchad, plus que jamais, va avoir besoin de la vigilance citoyenne de Wakit Tama, et même de l’intransigeance de Succès Masra. À condition, évidemment, que ses petits camarades lui laissent la vie, au propre comme au figuré. Car, dans cet environnement cruel, certains ne reculent devant rien, pour faire taire les voix qu’ils perçoivent comme une menace pour leurs intérêts. Or, Succès Masra est audible. Sa voix sait porter les espérances de ce peuple désabusé. Et, s’il reste fidèle à ses convictions, il pourrait devenir de plus en plus gênant pour certains. Mais, utile pour le Tchad, si rien de fâcheux ne lui arrive.
10/15/20224 minutes, 26 seconds
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À l'heure des grands questionnements

À présent, le deuxième coup d’État de l’année est totalement consommé au Burkina. Il a suffi d’une petite semaine aux putschistes pour faire l’unanimité autour d’eux. Même la Cédéao, pourtant chahutée et vilipendée à Ouagadougou, a entériné, de fait, ce putsch. Ne doit-on pas en déduire qu’en Afrique, certains coups d’État sont acceptés, parfois même souhaités par les populations ? L’on est gêné de voir les Bukinabè, huit mois après s’être réjouis d’un premier putsch, revenir, dans la même candeur, applaudir le suivant. Certes, il mérite son sort, le vaincu. Mais, peu de peuples raisonnables s’accommodent tant des coups d’État. Le Burkina est à un de ces carrefours où l’intelligence collective commande de s’interroger sur les racines profondes du mal qui vous rabaisse : cette vulnérabilité chronique, qui fait qu’un État peut être cueilli aussi facilement, en quelques heures, par un officier plus ou moins jeune, plus ou moins instruit, et presque toujours peu qualifié. Ils doivent aussi s’interroger sur ce qu’il faut de désespérance à un peuple pour se laisser ainsi séduire par chaque militaire qui se présente en sauveur. D’aucuns soutiendront que ces foules hétéroclites qui applaudissent sont davantage constituées de frustrés et autres laissés-pour-compte, que de citoyens informés, au fait des réels enjeux. Qu’il soit mû par le suivisme d’un instinct grégaire ou par une conscience citoyenne éclairée, cet enthousiasme facile est source de circonspection. Car les slogans scandés dans les rues de Ouagadougou n’ont jamais sorti aucun peuple du gouffre, jamais assuré le développement à aucune nation. Le salut passe donc par leur aptitude à ne pas se tromper de questionnements. Tout cela ne se règlera-t-il pas par le calendrier du retour à la légalité constitutionnelle ? La Cédéao semble rassurée, après tout… À force de n’aborder ces coups d’État que par le petit bout, épicier, de la lorgnette, la Cédéao devient inaudible. Car enfin, de quelle utilité peut donc être, pour un peuple, un ordre constitutionnel qui risquerait d’être rompu dans cinq ans, ou même dix, parce que les fondations auront été bâclées ? Chaque chef d’État devrait se souvenir qu’il a été, lui aussi, opposant. Avec le recul de trente ans de démocratie plus ou moins chaotique, tous savent, aujourd’hui, que ce ne sont pas les coups d’État le problème, mais les comportements au pouvoir qui les justifient, ou servent d’alibis aux putschistes. Un dirigeant qui respecte les engagements qui l’ont porté au pouvoir et les règles qui lui ont permis d’y accéder a moins à craindre que celui qui gouverne contre l’intérêt général et change les règles, par calculs personnels. Faut-il comprendre que faire le bonheur de son peuple peut éviter à un dirigeant un coup d’État ? Cela se peut. Au Nigeria, le président Muhammadu Buhari, en bientôt huit ans de pouvoir, n’a certainement pas fait des Nigérians le peuple le plus heureux de la terre. Mais, en début d’année prochaine, il s’en ira, sans ruser, parce que telle est la loi. Muhammadu Buhari a été général dans l’armée. Putschiste, il a renversé le président Shehu Shagari, puis dirigé le pays avant d'être lui même renversé par un autre militaire. Revenu au pouvoir par les urnes, il termine son second mandat en démocrate : en faisant ses cartons. L’histoire sera infiniment plus généreuse avec lui que s’il avait usé d’artifices pour s’accrocher. Diriger un pays ne consiste pas à expédier tant bien que mal les affaires courantes, à voler d’urgence en urgence, d’incendies en incendies mal éteints. Un leader sait imprimer à son peuple une vision qui suscite l’adhésion, et même l’enthousiasme, lorsque la population voit son destin changer, en bien. Tout cela suppose un minimum d’amour pour le peuple que l’on prétend conduire.
10/8/20224 minutes, 12 seconds
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Burkina Faso: une plaie béante au cœur de l'Afrique de l'Ouest

Au contact des délices du pouvoir, les plus belles intentions des putschistes s'évaporent parfois si vite que l'on ne peut que consentir à leurs concitoyens la faveur de les laisser juger les nouveaux putschistes à leurs seuls actes. Pas à l'aune des charges qu'ils alignent contre leur camarade Sandaogo Damiba, qu'ils viennent de débarquer. RFI : Neuf mois après son coup d’État contre Roch Marc Christian Kaboré, le lieutenant-colonel Damiba a donc été, à son tour, renversé par ses propres camarades. Ce que l’on présentait, hier en début de journée, comme une simple revendication de primes non versées s’est avéré être un nouveau coup d’État. Que dire de ces putschs à répétition, dans un pays dont la situation sécuritaire ne cesse, par ailleurs, de se dégrader ? Ce qu’il y a de prodigieux dans les proclamations de coup d’État, c’est qu’elles sont attrayantes à souhait, suffisamment pour que chacun y trouve de quoi apaiser ses éventuelles frustrations. Les nouveaux putschistes étaient manifestement excédés par le peu de cas que faisait Sandaogo Damiba des questions sécuritaires, qui sont pourtant l'excuse à peine acceptable à son coup putsch. À l’évidence, ses amis, les nouveaux putschistes, acceptaient mal ce qu’ils qualifient de « restauration au forceps d’un ordre ancien », entendez : Blaise Compaoré, à qui il a concédé des amabilités, « au mépris de la justice », insistent ses tombeurs. Ces griefs rejoignent la multitude d’autres qui se relayaient, ces derniers temps dans l’opinion. Oserait-on pour autant suspecter les nouveaux putschistes d’avoir conçu ces déclarations pour se rallier, à bon compte, une opinion déjà agacée par bien des postures du président Damiba ? Faut-il féliciter Ibrahim Traoré?  Avant de lui jeter des fleurs, attendons d’apprécier si, face aux privilèges du pouvoir, il sait rester fidèle à ce qu’il proclame. C’est le capitaine d’aviation Jerry Rawlings qui affirmait, peu avant son arrivée à la tête du Ghana, être expert dans ce que c’est que d’aller se coucher le ventre vide. Nombre de militaires, dans les armées africaines, tirent, en effet, le diable par la queue. Au contact des délices du pouvoir, leurs plus belles intentions peuvent vite s’évaporer. La preuve : il a fallu très peu de temps au président Damiba pour oublier ses vibrants engagements de janvier dernier. Rien ne nous autorise donc, à l’instant présent, à penser que ceux-ci, aujourd’hui, resteront davantage en cohérence avec leur proclamation que ceux-là, hier. Soixante ans de coups d’État, en Afrique, n’auront qu’une succession de fausses promesses, parfois de trahisons éhontées. N’est-ce pas, là, une suspicion de trahison quelque peu excessive ? Non. C’est juste le constat, désabusé, du peu d’égard qu’ont nombre de putschistes pour leur propre parole. Et cela frise parfois une irresponsabilité qui finit par servir d’alibis à d’autres coups d’État. Les cyniques en déduiraient qu’étant donné que tout le monde semble à nouveau s’accommoder des putschs et des putschistes, il ne sert plus à rien de les déplorer. Un de plus, ou un de moins, quelle importance ! Et certains en viennent à espérer que, tôt ou tard, de l’un de ces coups d’État sans fin émergera, pour sauver la patrie, un Sankara, un Rawlings. Un officier qui se rapprocherait un tant soit peu de ce que furent ces deux leaders charismatiques, cela peut, en effet, changer le destin d’un peuple. Pourquoi, alors, ne pas accorder aux putschistes le bénéfice du doute ? La réponse à cette question pourrait être cette confidence, puissante, d’une jeune dame, que vous avez sans doute entendue, hier, au micro de RFI : « On ne peut pas dire que nous sommes fiers d’être Burkinabè ! », disait-elle. Pour avoir été si souvent déçus, et même, par moments, déshonorés par les putschistes, les peuples peuvent prétendre mériter le droit de juger aux actes, et non plus sur la foi de proclamations fourre-tout, conçue pour rallier le plus grand nombre, pour se faire tolérer dans une fonction dans laquelle un bon militaire n’a, en principe, rien à faire.
10/1/20224 minutes, 14 seconds